L’enfant et le mandala

Au Ladakh, une région mystérieuse du nord de l’Inde où peu osent s’aventurer, est niché un village du nom de Leh. Dans une petite maison en briques de terre, vivait un garçon de 6 ans, du nom de Goran. Il habitait seul avec son père, un éleveur de chèvres vieux avant l’âge, mais sage. Seul, pas vraiment, car il possédait un ami sans pareil : un ribong, un lièvre typique de ce territoire montagneux aux températures parfois extrêmes, qu’ils avaient réussi à sauver d’une vilaine blessure, et qui était tellement gourmand que Goran l’avait surnommé Narmo, ce qui voulait dire sucré. 

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Bille de clown

Montreux. C’est aujourd’hui le grand jour. Le rideau va bientôt se lever. 

Devant son miroir, elle se maquille. D’abord, elle applique la crème, faut toujours hydrater, la peau, c’est comme les hommes, faut la laisser respirer. Puis elle cherche son fard dans son fatras, le doute se lit sur sa frimousse : elle était persuadée de l’avoir rangé dans sa trousse. Mille fois on lui a conseillé de mieux s’organiser, d’alléger son esprit en faisant du tri. Mille fois elle s’est rebiffée. Miranda est une artiste : elle n’en fait qu’à sa tête, sa vie est un joyeux bordel. 

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Meurtrissures

La nuit vient de tomber, tu ne devrais pas tarder. Je connais ce regard, je vais encore y passer.

Je dois me taire, me laisser faire, même quand on me saute. Tu me tournes et me retournes à l’envi. Alors, je dis rien et je poireaute. Mes cris ne s’entendent pas, que l’on s’acharne sur moi, ou que l’on m’arrache à bout de bras. Et il faudrait que je me contienne !

Moi, j’ai toujours voulu rester vierge, je tiens à ma dignité, et ce jusqu’au jugement dernier. Mais il y a des choses que je ne contrôle pas. On me gratouille, on me chatouille, on me trifouille. Je hurle sous la douleur, sous tes traits appuyés qui me salissent, sous tes doigts qui me pervertissent.

Aïe, ouille !

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Coup de pouce du destin

          Assis au fond de sa roulotte, Mark se roulait une énième cigarette. La nuit commençait à poindre, sur le désert de Slab City, enveloppant ses habitants d’un peu de fraîcheur et de somnolence. Seules quelques cordes crissaient sous les doigts fripés des plus vieux des résidents. On entendait au loin les rires d’irréductibles fêtards et de fieffés alcooliques. Les jeunes s’adonnaient à une partie de cartes serrée sous les lampions. Ce soir, il restait tranquille. Il avait même refusé les avances peu déguisées de Georgina, légèrement éméchée qui faisait semblant d’ignorer que son nombril était à l’air, faisant briller des pierres bleutées à la lueur des lanternes. Georgina avait du caractère, et ne parlait pas beaucoup de son passé. Il ne connaissait presque rien d’elle, à part ses cheveux ondulés et son nombril percé. Fallait pas la lancer sur la poésie, c’était une mordue ! Elle avait dû aller à l’université, peut-être même Harvard, qui sait. Enfin, il l’aurait repérée. Il l’aurait vue sur leur site.

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Numanité

Dans un temps pas si lointain.

Lance pressa le pas. Sa journée était enfin terminée. L’agente l’avait longuement fixé quand il avait pointé ses horaires devant l’holodateur. Il avait vite sorti son XPhone. L’agente avait incliné la tête, un air d’approbation sur son visage rigide. Déjà engloutie par son écran, elle ne prêtait plus grande attention au visiteur. La musique, en spirale entêtante, couvrait les bruits des va-et-vient des travailleurs qui se succédaient toutes les 4 heures pour réparer les écrans. Un autre agent, d’un geste automate, avait vérifié l’exactitude des données virtuelles qui flottaient au-dessus de Lance.

Il continuait de marcher, les yeux rivés sur son XPhone, comme tous les autres Numains autour de lui.

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Mauvais esprit

Un soir d’octobre dans notre village endormi. Nous avions 13 ans, l’âge bête des amours fugaces et de l’acné tenace. Les enfants étaient rentrés chez eux, et seuls les chats erraient dans la rue principale où plus aucune âme ne vivait. Les réverbères s’étaient éteints, comme bon nombre des foyers. Pas le nôtre. On avait découpé des citrouilles, s’était peinturluré les bouilles et foutu la trouille. Déguisées en squelette, zombie et autres monstres de compagnie, nous avions menacé tout le bourg : des bonbons ou la vie !

C’était Halloween. Nous n’avions eu que des bonbons.

La soirée était déjà bien entamée.

Collées les unes aux autres sur le canapé, on s’empiffrait de friandises devant un film d’horreur, c’était Scream 2 ou bien Massacre à la tronçonneuse, des titres garantis Sang-Frissons. Fermée à double-tour, la maisonnée baignait dans l’obscurité, s’éclairant au rythme des images qui défilaient devant nos têtes d’épouvantail épouvantées. La situation était critique pour l’héroïne, seule dans une demeure où n’importe quel demeuré pouvait se planquer derrière chaque porte.

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Pluie battante sur les Vieux-Chênes

Quelle pluie de merde.

Son imperméable suintait sous les trombes d’eau qui se déversaient depuis le matin. Pas un temps à foutre un chat dehors, et encore moins un vieux loup de sa trempe. L’inspecteur Roublarre revoyait Paula en partant, et son joli derrière dans la cuisine. Ca sentait bon le poulet rôti. A quelques années de la quille, le métier lui pesait. Il donnerait tout pour une cuisse de poulet grillée et un verre de pinot. À la place, il se coltinait le jeune bleu et sa vapoteuse qui lui donnait des airs d’une vieille tante. Encore un cambriolage qui avait mal tourné : le salon avait été retourné, et la victime massacrée. Le voleur avait surpris la quadragénaire dans sa cuisine et l’avait assommée par derrière avec un rouleau à pâtisserie. On avait noté des traces de lutte sur le parquet flottant et de nombreuses contusions sur le crâne et le ventre légèrement rebondi de la jeune femme.

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Déboires de Robin

Une ombre se déplaça dans la chambre bercée par la chaleur d’un beau mois d’août. L’homme, qui accusait l’âge et l’hydromel, toussota. Gêné, il attendait, ne sachant trop où poser ses yeux noyés de chagrin et d’alcool dans cet amas de trésors qui truffaient la pièce. La tête posée sur un oreiller fourré de pépites bougea enfin.

— Que faites-vous là, Frère ?

— C’est Marianne qui m’envoie, son état se dégrade à vue d’œil. Elle craint que sa fin ne soit proche.

— Balivernes ! Elle a toutes ses dames auprès d’elle ! Et le meilleur des apothicaires à son chevet. Ne faites pas le Jacques voyons !

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Le diable au doux regard

               A l’aube du XIXème siècle, le hameau du père Rameau ne dormait plus. Les volets étaient constamment tirés, les propriétaires, savamment planqués. On était au début du printemps, mais le couvre-feu avait chassé fleurs et habitants. Les villageois fuyaient les sentiers boisés et les parcs arborés. Les quelques courageux à sortir, le faisaient par nécessité, lorsqu’il fallait meubler les tables austères.

Les pavés vides, impavides, se languissaient des beaux jours où on les martelait joyeusement. Les murs des vieilles bâtisses se teintaient de tristesse, et les ruelles redoutaient l’absence de jeunesse. Les écoles étaient fermées jusqu’à nouvel ordre, et les femmes cloîtrées jusqu’à fin du désordre. Dans le village du père Rameau, un seul écho : celui des grilles qui claquent et des familles qui craquent. A l’intérieur, on implorait les cieux, on baignait de larmes nos yeux, on se mettait à être pieux.

Insatiables, intarissables, les rumeurs grondaient et grandissaient.

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L’espera, ou la quête d’un Néro pas comme les autres

La forêt, immense, dense, perfide, se dressait devant lui.

Des jours entiers, il avait marché, seul, sous le soleil bouillant et torride, près de points d’eau arides. Il n’avait reculé, ni devant les hordes de hyènes qui l’avaient pourchassé, ni devant les doutes qui l’assaillaient. Il avait tant essuyé de moqueries, tant souffert de tyrannie.  Il touchait enfin cet instant salvateur, où il serait doté de rayures, comme les autres.

Ce doux mirage miroitait devant ses yeux épuisés. Celui qui le poussait à poursuivre, malgré les douleurs lancinantes qui lui courbaient les pattes.

Néro, ce zèbre tacheté comme un guépard voyait enfin surgir, dans les branches qui s’enchevêtraient, l’espoir de contrer le mauvais sort et son pelage d’infortune.

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Sex on the beach

Seule au comptoir du bar tamisé, elle se planquait derrière une carte, tapotant nerveusement des doigts sur la table.

Qu’est-ce qu’elle foutait là ? A son âge, une prof de maths, avec un divorce et trois mouflets pour le prix d’un !

Avec sa couleur décolorée et son périnée périmé ?

C’était sa copine Betty qui lui avait dit de sortir de sa grotte en lui donnant rendez-vous dans un nouveau jazz café. Ça fourmillait de célibataires, lui avait-elle soufflé au téléphone, avec un petit sourire entendu.

Cette manie de toujours vouloir lui refourguer un mec !

21 ans qu’elle en avait côtoyé un d’une rare espèce ! Elle en connaissait très bien l’habitat, les habits et les habitudes.

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L’ombre du Biltmore

Sentant déjà les prémisses de la gueule de bois, Peterson se dirigeait vers la chambre de son hôtel. La nuit n’avait pas été mauvaise, mais il rentrait seul. Le dernier whisky, sans doute de trop, l’avait alourdi. Loin des vapeurs d’alcool et des nuages de fumée, le hall du Biltmore Hotel lui paraissait soudain froid et lugubre, malgré le raffinement de la pièce, des murs jusqu’aux stries des tapis.

Rompu, il n’aspirait plus qu’à se vautrer dans son lit, oubliant sa déconfiture dans les affres d’une nuit sans ardeur. L’attente lui semblait insurmontable. Il envisageait de prendre l’escalier jusqu’au huitième étage lorsque l’ascenseur s’arrêta enfin devant lui. Soupirant de soulagement, il s’y engouffra aussitôt.

Immobile, silencieuse, drapée de noir, une jeune femme fixait de ses yeux sans couleur les boutons qui indiquaient son étage. Elle allait manifestement au 6. Luttant contre la curiosité, il se concentrait sur les sensations d’élévation qui faisaient tressauter son estomac barbouillé. Mais il la voyait, délicate, la taille fine, enserrée dans une robe assortie à ses cheveux de jais qui entouraient son visage et ensorcelaient son âme. L’ascenseur ouvrit ses portes, laissant Peterson dans la détresse. Elle restait pétrifiée, une fleur transie.  Il voulait parler, était figé, engourdi.

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Piège de collection

La foule des voisins, attroupée en bas de l’immeuble, le visage horrifié, assistait impuissante au bal des pompiers.

Le vieillard jubilait. Il ne lui en restait plus qu’un. Le clou du spectacle !

Sous ses épais sourcils, le visage ridé se déridait devant les planches cartonnées, soigneusement rangées par pays : sur sa collection européenne, les pièces doraient, les billets bronzaient, englués de colle. La Belgique s’impatientait, à l’endroit du billet de 100 francs, figurait un trou béant. La pièce manquante. Celle qu’il avait eu tant de mal à se procurer. Fallait croire que les Belges y tenaient, à leur ancienne monnaie.

Depuis son salon sans lumière, le vieux Joseph trépignait. L’oeil rivé sur l’entrée de l’immeuble, derrière ses lourds rideaux tirés, il épiait l’arrivée de la factrice. Il connaissait ses horaires et ses habitudes. Elle passait toujours vers ces eaux-là, après avoir bu un verre avec le Gaspard. Il savait pas ce que pouvaient bien se raconter ces deux-là. Il s’en souciait comme d’une guigne.

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