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Bille de clown

Montreux. C’est aujourd’hui le grand jour. Le rideau va bientôt se lever. 

Devant son miroir, elle se maquille. D’abord, elle applique la crème, faut toujours hydrater, la peau, c’est comme les hommes, faut la laisser respirer. Puis elle cherche son fard dans son fatras, le doute se lit sur sa frimousse : elle était persuadée de l’avoir rangé dans sa trousse. Mille fois on lui a conseillé de mieux s’organiser, d’alléger son esprit en faisant du tri. Mille fois elle s’est rebiffée. Miranda est une artiste : elle n’en fait qu’à sa tête, sa vie est un joyeux bordel. 

Elle le déniche enfin, ce satané blush, le tampon est même à l’intérieur. Elle sourit, satisfaite d’elle-même. Qu’ils remballent leurs maniaqueries, tous ces dingos de l’ordre ! Et elle se farde, encore et toujours, en couches épaisses, pour recouvrir complètement son visage. Il ne faut pas qu’on la reconnaisse, c’est une véritable prouesse, c’est déjà artistique, ce changement esthétique. Puis viennent, après les volutes de poudre qui s’évadent dans les airs, les yeux. Elle a toujours aimé cette partie de son visage, ils ont vu et connu tant de lieux et de paysages. Il faut du khol, du noir, du bleu, ça lui donne une allure folle. Elle laisse libre cours à sa fantaisie, pour habiller son regard, à grands traits excités de mascara. C’est qu’elle doit mettre le paquet. Elle ne trouve plus ses faux cils. Sûrement un coup des autres artistes. Elle les rend tellement jaloux, avec son numéro. 

Elle passe aux lèvres. Elle hésite, elle possède beaucoup de nuances, du carmin, du framboise, du bourgeois, difficile de faire son choix. Sa main tremble d’excitation et saisit un rouge coquelicot, parfait pour dessiner, sur ses lèvres pincées, un large sourire de clown.

Le résultat est frappant. Elle s’attaque aux cheveux. La tâche est plus facile, même si sa crinière flamboyante n’est pas des plus dociles. Elle la brosse avec frénésie, l’ébouriffe avec ferveur. Elle s’asperge de laque en clignant des paupières, c’est qu’elle n’a pas envie de tout refaire. Le volume et le voile fixateur accentuent l’intensité de sa couleur acajou. 

Faut qu’elle s’habille maintenant. L’heure approche, elle entend déjà les bruits des spectateurs, les chaises qu’on repousse, les soupirs que l’on pousse. Le stress monte d’un cran. L’euphorie la guette. Elle farfouille dans le placard et arrache à son cintre la robe pour la représentation. Elle se glisse et se perd dans un tissu à fanfreluches multicolore noyé de froufrous. Elle s’admire dans la glace, y’a pas à dire, elle est sacrément classe. Nerveuse, elle se met à faire voler son jupon et tournoyer ses pompons. On toque à la porte, la panique la submerge. C’est certainement son manager, pour la rappeler à l’ordre. Ca y est, faut monter sur scène. Ses mains tremblotent, elle aimerait tant pouvoir un truc pour troquer son trac. 

Inspire, expire.

Elle se rappelle la sophrologue qu’elle a consultée, et ses pratiques quasi ésotériques. A vrai dire, les séances n’ont jamais vraiment payé, elle n’a jamais vu d’arbre, encore moins de forêt. A chaque fois qu’elle s’essaye à la visualisation, elle se concentre, et s’enracine dans un profond sommeil. 

Elle sait ce qui lui faut. Une cigarette. Elle a besoin de fumer, là maintenant, tout de suite. Juste une petite bouffée, une latte, une respiration riquiqui, de la sophrologie nicotinée. La terreur la terrasse. Elle n’en a pas. Pourtant, elle était certaine d’en avoir dans son sac, ce doit être Nicole, la voltigeuse de la loge voisine. Elle rôde toujours autour d’elle, avec son air loufoque. 

On frappe à nouveau. Elle ne peut plus respirer, la porte s’ouvre déjà sur un homme d’âge mûr, à l’air un peu pressé. 

— Mes cigarettes ! 

— Bonjour Miranda, je vois que vous êtes en pleine forme. On n’attend plus que vous.

— On m’a volé mes cigarettes ! C’est Nicole, n’est-ce pas ?

— Vous savez que Nicole ne fume plus depuis longtemps. Et vous non plus d’ailleurs. 

— Juste une taffe ! C’est pas sorcier ce que je demande !

— Calmez-vous, Miranda, j’ai ce qu’il vous faut, c’est même mieux qu’une cigarette. Tous les artistes ont besoin d’un petit coup de pouce, et vous avez envie de préserver vos poumons, n’est-ce pas ? la rassure-t-il en lui tendant un verre d’eau. 

Miranda hoche la tête et s’exécute docilement. C’est toujours le même rituel avant chaque représentation. Elle avale les deux petits cachets. Elle sent les muscles de son visage se détendre, et un sourire commence à fendre sa bille de clown.

L’homme se retire sans cérémonie, il doit poursuivre la tournée des artistes. 

C’est au tour de Nicole, qui aime se percher sur sa chaise, et qu’on surnomme dans le service, l’acrobate. Il toque à la porte 407, encore une longue journée au Centre les Alpes, l’hôpital psychiatrique de la ville de Montreux. 

Consigne 21 ou la nouvelle à chute. Disséminer des indices tout au long de la lecture, que l’on ne saisit qu’après le point de chute… et la relecture. Ai-je réussi à vous mener sur la mauvaise… piste ?

Photo by Romina Farías on Unsplash

Filed under: Nouvelles Esprit Livre

About the Author

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Toujours un carnet et un stylo à la main, un livre pas loin, j'ai bourlingué et travaillé à l'étranger pendant ces dix dernières années. Revenue pour une durée non définie dans ma belle région natale, je trouve enfin l'équilibre parfait dans mon travail pour me permettre de donner un virage sérieux (aouch) à ma passion : l'écriture ! Me voici donc à l'Esprit Livre School pour m'initier à l'art de la nouvelle, et sur ce blog, pour me frotter à vos critiques :) !

6 Comments

  1. J’adore ! Le rythme, la chute ! Belle plume 🙂
    C’est très agréable à lire et à suivre. Sans longueur ou redondance. Je n’ai pas le temps de lire tous tes textes, là, maintenant, tout de suite… Mais je reviendrai, ça c’est sûr !
    A bientôt !

    Aimé par 1 personne

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