Pluie battante sur les Vieux-Chênes

Quelle pluie de merde.

Son imperméable suintait sous les trombes d’eau qui se déversaient depuis le matin. Pas un temps à foutre un chat dehors, et encore moins un vieux loup de sa trempe. L’inspecteur Roublarre revoyait Paula en partant, et son joli derrière dans la cuisine. Ca sentait bon le poulet rôti. A quelques années de la quille, le métier lui pesait. Il donnerait tout pour une cuisse de poulet grillée et un verre de pinot. À la place, il se coltinait le jeune bleu et sa vapoteuse qui lui donnait des airs d’une vieille tante. Encore un cambriolage qui avait mal tourné : le salon avait été retourné, et la victime massacrée. Le voleur avait surpris la quadragénaire dans sa cuisine et l’avait assommée par derrière avec un rouleau à pâtisserie. On avait noté des traces de lutte sur le parquet flottant et de nombreuses contusions sur le crâne et le ventre légèrement rebondi de la jeune femme. Lire la suite de « Pluie battante sur les Vieux-Chênes »

Déboires de Robin

Une ombre se déplaça dans la chambre bercée par la chaleur d’un beau mois d’août. L’homme, qui accusait l’âge et l’hydromel, toussota. Gêné, il attendait, ne sachant trop où poser ses yeux noyés de chagrin et d’alcool dans cet amas de trésors qui truffaient la pièce. La tête posée sur un oreiller fourré de pépites bougea enfin.

— Que faites-vous là, Frère ?

— C’est Marianne qui m’envoie, son état se dégrade à vue d’œil. Elle craint que sa fin ne soit proche.

— Balivernes ! Elle a toutes ses dames auprès d’elle ! Et le meilleur des apothicaires à son chevet. Ne faites pas le Jacques voyons ! Lire la suite de « Déboires de Robin »

Le diable au doux regard

               A l’aube du XIXème siècle, le hameau du père Rameau ne dormait plus. Les volets étaient constamment tirés, les propriétaires, savamment planqués. On était au début du printemps, mais le couvre-feu avait chassé fleurs et habitants. Les villageois fuyaient les sentiers boisés et les parcs arborés. Les quelques courageux à sortir, le faisaient par nécessité, lorsqu’il fallait meubler les tables austères.

Les pavés vides, impavides, se languissaient des beaux jours où on les martelait joyeusement. Les murs des vieilles bâtisses se teintaient de tristesse, et les ruelles redoutaient l’absence de jeunesse. Les écoles étaient fermées jusqu’à nouvel ordre, et les femmes cloîtrées jusqu’à fin du désordre. Dans le village du père Rameau, un seul écho : celui des grilles qui claquent et des familles qui craquent. A l’intérieur, on implorait les cieux, on baignait de larmes nos yeux, on se mettait à être pieux.

Insatiables, intarissables, les rumeurs grondaient et grandissaient.

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L’espera, ou la quête d’un Néro pas comme les autres

La forêt, immense, dense, perfide, se dressait devant lui.

Des jours entiers, il avait marché, seul, sous le soleil bouillant et torride, près de points d’eau arides. Il n’avait reculé, ni devant les hordes de hyènes qui l’avaient pourchassé, ni devant les doutes qui l’assaillaient. Il avait tant essuyé de moqueries, tant souffert de tyrannie.  Il touchait enfin cet instant salvateur, où il serait doté de rayures, comme les autres.

Ce doux mirage miroitait devant ses yeux épuisés. Celui qui le poussait à poursuivre, malgré les douleurs lancinantes qui lui courbaient les pattes.

Néro, ce zèbre tacheté comme un guépard voyait enfin surgir, dans les branches qui s’enchevêtraient, l’espoir de contrer le mauvais sort et son pelage d’infortune. Lire la suite de « L’espera, ou la quête d’un Néro pas comme les autres »

Sex on the beach

Seule au comptoir du bar tamisé, elle se planquait derrière une carte, tapotant nerveusement des doigts sur la table.

Qu’est-ce qu’elle foutait là ? A son âge, une prof de maths, avec un divorce et trois mouflets pour le prix d’un !

Avec sa couleur décolorée et son périnée périmé ?

C’était sa copine Betty qui lui avait dit de sortir de sa grotte en lui donnant rendez-vous dans un nouveau jazz café. Ça fourmillait de célibataires, lui avait-elle soufflé au téléphone, avec un petit sourire entendu.

Cette manie de toujours vouloir lui refourguer un mec !

21 ans qu’elle en avait côtoyé un d’une rare espèce ! Elle en connaissait très bien l’habitat, les habits et les habitudes. Lire la suite de « Sex on the beach »

L’ombre du Biltmore

Sentant déjà les prémisses de la gueule de bois, Peterson se dirigeait vers la chambre de son hôtel. La nuit n’avait pas été mauvaise, mais il rentrait seul. Le dernier whisky, sans doute de trop, l’avait alourdi. Loin des vapeurs d’alcool et des nuages de fumée, le hall du Biltmore Hotel lui paraissait soudain froid et lugubre, malgré le raffinement de la pièce, des murs jusqu’aux stries des tapis.

Rompu, il n’aspirait plus qu’à se vautrer dans son lit, oubliant sa déconfiture dans les affres d’une nuit sans ardeur. L’attente lui semblait insurmontable. Il envisageait de prendre l’escalier jusqu’au huitième étage lorsque l’ascenseur s’arrêta enfin devant lui. Soupirant de soulagement, il s’y engouffra aussitôt.

Immobile, silencieuse, drapée de noir, une jeune femme fixait de ses yeux sans couleur les boutons qui indiquaient son étage. Elle allait manifestement au 6. Luttant contre la curiosité, il se concentrait sur les sensations d’élévation qui faisaient tressauter son estomac barbouillé. Mais il la voyait, délicate, la taille fine, enserrée dans une robe assortie à ses cheveux de jais qui entouraient son visage et ensorcelaient son âme. L’ascenseur ouvrit ses portes, laissant Peterson dans la détresse. Elle restait pétrifiée, une fleur transie.  Il voulait parler, était figé, engourdi.

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Piège de collection

La foule des voisins, attroupée en bas de l’immeuble, le visage horrifié, assistait impuissante au bal des pompiers.

Le vieillard jubilait. Il ne lui en restait plus qu’un. Le clou du spectacle !

Sous ses épais sourcils, le visage ridé se déridait devant les planches cartonnées, soigneusement rangées par pays : sur sa collection européenne, les pièces doraient, les billets bronzaient, englués de colle. La Belgique s’impatientait, à l’endroit du billet de 100 francs, figurait un trou béant. La pièce manquante. Celle qu’il avait eu tant de mal à se procurer. Fallait croire que les Belges y tenaient, à leur ancienne monnaie.

Depuis son salon sans lumière, le vieux Joseph trépignait. L’oeil rivé sur l’entrée de l’immeuble, derrière ses lourds rideaux tirés, il épiait l’arrivée de la factrice. Il connaissait ses horaires et ses habitudes. Elle passait toujours vers ces eaux-là, après avoir bu un verre avec le Gaspard. Il savait pas ce que pouvaient bien se raconter ces deux-là. Il s’en souciait comme d’une guigne. Lire la suite de « Piège de collection »

Une espèce de binocles

La première paire de lunettes.

La seule qui importe. Celle qui vous enfièvre et vous bouscule la vue, qui se détache de la lignée des suivantes, pâles copies reproduites à l’envi. Opprimantes options pour opticiens opportunistes.

On aura beau lorgner de nouvelles binocles, avec nos yeux de taupe, stigmatisant certaines montures au détriment d’autres, jamais plus on ne retrouvera, ce sentiment perdu, à la pose de notre première paire. Tout au plus percevra-t-on une sensation de pouvoir, pouvoir d’achat, pouvoir de choisir. Piètre récompense. Lire la suite de « Une espèce de binocles »

A very lucky day

-Mes chéris, allez jouer dehors ! Il fait un temps radieux ! Il faut en profiter pour se dégourdir les pattes !

Spike se levait déjà, surexcité à l’idée d’une longue promenade, regardant vers le porte-manteau où pendait habituellement sa laisse.

⎽ Il fait très froid aujourd’hui, maman doit rester au chaud, je vais d’abord mettre une petite veste à notre pauvre petit Lucky. Je veux pas qu’il grelotte, on est quand même en novembre… Et son petit corps, il supporte pas trop, hein qu’il supporte pas trop les grelots le petit bichon à sa maman ? Elle s’était penchée sur une forme qu’il ne reconnaissait que trop.

Sous les yeux horrifiés du vieux Malinois, elle emmaillotait à présent le Yorkshire d’une étoffe bleu turquoise, sertie de fausses pierres clinquantes. Sa joie retomba net. Il allait encore se le trimballer à travers le jardin, lui et ses paillettes. Lire la suite de « A very lucky day »

La Lionne et le Matador

Le Matador souriait. La bête, plus si sauvage, capitulait.

L’arène frémissait, accrochée aux derniers instants de cette mort proclamée.

Fallait se rendre à l’évidence, elle était coincée, cernée : un animal.

Le souffle court, elle attendait. Étourdie, troublée, elle pantelait. Elle s’était démenée tout du long, mais cette fois, elle ne pouvait gagner. La bataille avait été épuisante, ardue, et sous les applaudissements d’une audience prise entre la fierté et les larmes, elle rendait les armes. Elle le sentait. Sous les bannières colorées, c’était son grand final. Lire la suite de « La Lionne et le Matador »