Assis au fond de sa roulotte, Mark se roulait une énième cigarette. La nuit commençait à poindre, sur le désert de Slab City, enveloppant ses habitants d’un peu de fraîcheur et de somnolence. Seules quelques cordes crissaient sous les doigts fripés des plus vieux des résidents. On entendait au loin les rires d’irréductibles fêtards et de fieffés alcooliques. Les jeunes s’adonnaient à une partie de cartes serrée sous les lampions. Ce soir, il restait tranquille. Il avait même refusé les avances peu déguisées de Georgina, légèrement éméchée qui faisait semblant d’ignorer que son nombril était à l’air, faisant briller des pierres bleutées à la lueur des lanternes. Georgina avait du caractère, et ne parlait pas beaucoup de son passé. Il ne connaissait presque rien d’elle, à part ses cheveux ondulés et son nombril percé. Fallait pas la lancer sur la poésie, c’était une mordue ! Elle avait dû aller à l’université, peut-être même Harvard, qui sait. Enfin, il l’aurait repérée. Il l’aurait vue sur leur site.

              Leur site ! Il tira sur sa cigarette, pris d’un rire étouffé. Cela faisait longtemps qu’il n’y avait pas songé ! Ni à ses amis. Qu’étaient-ils devenus ? Dustin, Eduardo, Chris ? Des conneries de gamins. Peut-être avaient-ils des dettes ou une tripotée de bambins… Il était mieux lôti, songea-t-il en repoussant la fumée dans son espace confiné. Il s’imagina leur face aux rides avancées. En dix ans, le temps avait dû les marquer. Il s’imagina Chris chauve et Eduardo bien plus gros. Il éclata de rire. Il ne savait pas pourquoi il y pensait particulièrement ce soir-là, c’était peut-être le joint du soir, un peu plus corsé à cause de son voisin mélancolique -sa chienne était partie pour un autre maître-, peut-être la lune montante. Il avait jamais trop cru à ces histoires d’astrologie, mais il ne voulait pas contrarier Olga, la doyenne. Après tout, ne croyions-nous pas qu’à sa propre réalité ? En tout cas, il donnerait tout pour pouvoir voir ce soir-là la trombine de ses anciens copains et visualiser en quelques minutes les moments marquants de la décennie. Juste par curiosité. Bien sûr, c’était du passé.

               Mais enfin, être une petite souris et observer ce qu’ils ont foutu de leur vie ? Dustin devait travailler dans les assurances, il était pas mauvais en informatique, mais on voyait clairement que c’était pas son dada. Il avait dû choisir la voie la plus safe, celle de son cher papa. Il le voyait tout à fait avec sa mallette en semaine, et sa Budweiser sur l’accoudoir du canapé le week-end à gueuler devant du baseball. Il allait en vacances à Cancun, avec une vieille chemise fleurie, il revenait toujours bronzé, mais jamais accompagné. Il rentrait, l’appareil rempli de photos que personne ne regardait.

Il écrasa sa cigarette, rattacha ses cheveux en un chignon difforme et étendit ses jambes sur ce qu’il appelait son bureau, mais qui n’était qu’un assortiment hasardeux de planches et de clous. Des images lui revenaient de l’université, et de cette fâcheuse soirée de 2004.

— C’est nase notre truc les gars.

Cette nouvelle figure maintenant dans mon recueil BREAKING NEWS. Pour découvrir le fin mot de la story, il n’y a plus qu’à commander !

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