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Bombe à retardement

Bonjour bonjour, revoilà venu le temps du Zodiac ! Je suis enfin dans les clous, puisque je poste en octobre, le mois… d’octobre ! Youpi ! Alors, pour tous ceux qui ne connaissent pas le Zodiac, tout est expliqué ici https://entreleslignes.blog/2019/09/19/atlantides/ ou là https://entreleslignes.blog/2019/08/21/au-bout-de-larc-en-ciel/, et je vous invite à découvrir les textes sur la gauche, tout est tout beau tout trié depuis samedi dernier ! Ce mois-ci, on devait choisir entre : le train / ouragan / un air de musique / histoire de femmes. J’aurais pu m’amuser sur le train, mais je me suis lancée sur le dernier. N’hésitez pas à partager vos retours. Bonne lecture à vous, Sabrina.

— Alors, c’était comment ta soirée avec Esther ?

— Oh tu sais, on a fait les pipelettes, comme toujours, c’est fou tout ce qu’on a à se dire toutes les deux !

Il était plutôt tard, lui avait passé la soirée devant un film assez moyen, qui l’avait complètement assommé.

— Oui, j’imagine, des trucs de femme, quoi.

Silence pesant. Il retint son souffle, réalisant qu’il venait de démarrer le moteur de son épouse.

— Tu peux répéter ?

Sa femme était un diesel.

— Non, tu comprends ce que je veux dire, des histoires de femme, voilà, vous avez pas parlé de rugby…

Il tenta de sourire, la bombe pouvait être désamorcée s’il jouait tactiquement. Il n’avait pas envie de s’embourber plus loin, il était plus de 23 heures, il voulait juste se pieuter.

— Pardon ? J’ai entendu une connerie, dis-moi que t’as bu une bière, que je la mette sur le dos de la Heineken et pas sur ta stupidité.

— Ma stupidité ?

Il voulait bien déminer le terrain, mais fallait qu’elle y mette du sien.

— Tu peux m’expliquer ce que c’est exactement, des histoires de femmes ? Tu crois qu’on parle de quoi ?

— Ben, je sais pas, moi, de vos collègues, de coiffure… soupira-t-il, conscient qu’il venait de signer la fin assurée de la paix à laquelle il aspirait.

— Parce qu’on est des femmes, on est obligées de toujours parler de nos cheveux ? Parce que les hommes ont pas assez de poils sur le caillou pour que ça les intéresse ?

— Si, évidemment que les hommes ont des cheveux, enfin, ça dépend, y en a qui n’en ont plus, d’ailleurs, je crois que je suis en train de perdre les miens en ce moment et…

— Ah ! Tu vois que tu en parles des cheveux, serais-tu une femme ?

— Hein ? Mais bien sûr que je suis pas une femme, et puis un homme peut très bien être une femme si… qu’est-ce que je raconte ? C’est quoi cet amalgame que…

— Un amalgame ! Voilà le dernier mot à la mode ! Tu t’es mis au scrabble ?

Elle pétait les plombs. Elle savait qu’il détestait ce jeu pour les vieux. 

— Mais chérie…

— Ne me « chérite » pas par pitié !

— Enfin, tu transformes tout ! Je dis juste que vous avez dû causer de sujets que vous aimez bien et pas du dernier résultat de la France, c’est tout.

— Qu’est-ce que t’en sais d’abord ? Faut une paire de couilles pour aimer le rugby ?

Elle montait en pression, quand elle commençait à parler des parties intimes, c’est que ça allait chauffer dans la baraque. S’il avait su, il n’aurait pas enclenché le poêle.

— Bien sûr que non, y a pas de corrélation évidente entre les deux, enfin, pas de manière scientifique… je dis juste que t’aimes pas ça à la base.

— Moi, j’aime pas le rugby ?

— Cite-moi un joueur alors ! la défia-t-il, piqué de curiosité.

— Facile ! Griezmann !

— Ahah, Griezmann ! J’ai bien fait de rester éveillé ! Il joue au foot !!

— Et alors, c’est pareil !

— Le foot et le rugby, c’est pareil ?

— Bon un gugusse en short derrière un ballon ! Toute façon, c’est pas la question ! Tu sais ce que tu es ?

— Non, mais tu vas me le dire. 

— Tu es l’incarnation même de ce sexisme dégueulasse qui nous fout dans des cases depuis l’enfance !

— l’incarnation même, carrément ?

La grenade était dégoupillée.

— Du rose bonbon ou du mauve de papier toilette pour les filles, du bleu roi pour les garçons, de l’orange électrique…

— Mécanique, tu veux dire !

Elle allait mitrailler. Il s’amusait. 

— La poupée d’un côté, les dinos de l’autre ! Le sport pour les gars, la cuisine pour les fifilles ! La force pour les uns, la fragilité pour les autres ! Voilà comment ça se passe dans ce monde phallocentré où les hommes ont tout le pouvoir et le fric !

— euh, pas tous, je casse pas des briques avec mon smic…

Elle déroulait. Elle déraillait. 

— Des mecs qui peuvent tout se permettre, avec cette arrogance de celui qui sait que ce putain de monde est peuplé de femmes prêtes à les servir, avec le sourire en plus. Ah ça, sourire, on nous l’apprend très vite, faut sourire à tout le monde, à tes ratés de professeurs, à ton pervers de collègue, à tes débiles de voisins ! Surtout sourire, pas réfléchir ! Parler chiffons et chignons, et surtout pas de ce qui importe, de ce capitalisme en toc, de ces déchets en plastoc ! La femme doit rester sage et s’occuper du ménage, des enfants en bas âge pour que leurs maris puissent regarder Gluksmann en première page !

Elle s’effondra sur le canapé, la tête dans les coussins. A vrai dire, il ne s’attendait pas à un tel éclat. Il ne riait plus du tout. 

— Enfin, chérie, j’ai des T-shirts saumon, tu bosses dans une librairie indé, c’est moi qui déplie tes chaussettes dans le lave-linge et qui passe même le balai parce que l’aspirateur est flingué, et c’est Griezmann… En plus, la seule fois où j’ai lu l’équipe, c’était en 98…

— Je suis enceinte.

23h54. La bombe avait été lâchée. Le monde s’écroulait autour de lui. Il sentit les larmes lui piquer les yeux.

Il trembla. 

De peur. Il vit les océans vidés, les animaux décimés, les forêts incendiées, les peuples génocidés, les canots coulés, les haines libérées.

Puis, irrationnellement, il se sentit submergé par un vent d’espoir, un élan de… joie.  

Il posa la main sur la chevelure de sa femme. 

— On va y arriver. Fille ou garçon, y aura pas de tapisserie couleur papier toilette, je te le jure. 

Non, il s’en fit la promesse, prenant la lune à témoin, il n’infligerait rien de tel à la planète. Il peindrait tout en vert s’il le faut.

Si ça vous a plu, n’hésitez pas à cliquer pour lire les prochaines, ou à commenter !

Filed under: Zodiac Challenge

About the Author

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Toujours un carnet et un stylo à la main, un livre pas loin, j'ai bourlingué et travaillé à l'étranger pendant ces dix dernières années. Revenue pour une durée non définie dans ma belle région natale, je trouve enfin l'équilibre parfait dans mon travail pour me permettre de donner un virage sérieux (aouch) à ma passion : l'écriture ! Me voici donc à l'Esprit Livre School pour m'initier à l'art de la nouvelle, et sur ce blog, pour me frotter à vos critiques :) !

7 Comments

  1. Une bonne peut en cacher une autre! C’etait rigolo a suivre. Avec des rimes caches aussi. Et d’actualite pour moi puisque mon ado (14) a refuse de participer a des discours feministes a l’ecole hier. Mais c’est une longue histoire.

    Aimé par 1 personne

    • Ahah, une bonne bombe en effet 🙂 ! Sur le zodiac, j’avoue prendre des libertés de genre, et j’aime aussi faire réfléchir, qu’on fasse pas le pitre pour rien :)! Belle journée à toi et bon courage avec ton ado, j’aimerais bien savoir le fin mot de l’histoire, pourquoi tel refus ?

      Aimé par 1 personne

  2. Rodolphe

    Coucou Sabrina !

    Quel plaisir ton texte ! La scène de ménage qui se clôture sur l’annonce de l’épouse enceinte est bien trouvé ! De voir ce mari taquiner sa femme, et ne rien prendre au sérieux, excepté à la fatidique annonce est tout simplement excellent. Tu as bien fait de choisir « histoire de femme » dans la liste. Cela smasher bien avec ton style ! Tu nous encore écris un petit texte fort sympathique, et surtout amusant ! J’ai eu beaucoup de plaisir à te lire.

    À bientôt,

    Rodolphe

    Aimé par 1 personne

    • Bonjour Rodolphe ! Et merci pour ton commentaire ! Oui, quand il faut piocher un des thèmes, c’est simple, je me les répète dans la tête, et j’attends d’avoir ma première phrase qui sort, et zou pour le thème ! Un plaisir de te retrouver ici, ainsi que sur tes écrits ! Belle journée à toi ! Sabrina

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  3. benjamincheron

    Salut Sabrina,

    Et non, tu ne rêves pas, je prends enfin le temps de te commenter. Ahah

    Sympa ce texte, je passe sur le fait qu’il est toujours aussi agréable de te lire, tu es d’une fluidité et d’une efficacité redoutable.

    Et bravo pour le fond, au-delà de ta prise de position ecologique, tu dépeins également le paradoxe dans lequel nous vivons aujourd’hui. Qu’il est dur d’avoir un statut, que ce soit de femme, d’homme ou autre… Vaste sujet que tu abordes tel le funambule qui reste en équilibre sur le fil de la neutralité, laissant le lecteur décider de quel côté il penche, ou pas.

    Continue Sabrina, t’es vraiment douée !

    Ben

    Aimé par 1 personne

    • Oh merci Ben ! Je suis ravie de te voir ici et surtout pour un si beau commentaire. Reviens plus souvent ahah ! Sans rire, les remarques pertinentes et retours acérés me manquent sur la plateforme ! Bonne écriture à toi, je te souhaite que du bon et continue à te suivre. Belle soirée, Sabrina.

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