Apprentie en herbe #7, 2019, lorsque la gloire frappe à la porte (du voisin)

On est le premier janvier, et comme je n’ai pas abusé des substances qui font tourner les têtes et les serviettes sur la table — à comprendre, le champagne… ou son homologue abordable, le Prosecco — je suis à peu près apte à griffonner un nouvel Apprentie en herbe pour vous aider à mieux faire passer une gueule de bois, ou, comme on dit dans le jargon, une trombine de sylve. Le premier jour de l’année est toujours un moment-clé pour prendre de nouvelles résolutions, d’où sans doute le nombre incroyable de joggeurs que j’ai vus passer ce matin avec des T-shirts fluo où pendouille encore l’étiquette toute neuve. Pour moi, cette année aucune résolution, donc aucun risque, mais à l’aube de 2020, l’heure est au bilan côté écriture. Pour le reste, selon un médecin assurément assermenté, à part une tendance à vouloir mesurer 1m60, tout va bien, merci 🙂 !

Apprentie en herbe

L’ombre du Biltmore

Sentant déjà les prémisses de la gueule de bois, Peterson se dirigeait vers la chambre de son hôtel. La nuit n’avait pas été mauvaise, mais il rentrait seul. Le dernier whisky, sans doute de trop, l’avait alourdi. Loin des vapeurs d’alcool et des nuages de fumée, le hall du Biltmore Hotel lui paraissait soudain froid et lugubre, malgré le raffinement de la pièce, des murs jusqu’aux stries des tapis.

Rompu, il n’aspirait plus qu’à se vautrer dans son lit, oubliant sa déconfiture dans les affres d’une nuit sans ardeur. L’attente lui semblait insurmontable. Il envisageait de prendre l’escalier jusqu’au huitième étage lorsque l’ascenseur s’arrêta enfin devant lui. Soupirant de soulagement, il s’y engouffra aussitôt.

Immobile, silencieuse, drapée de noir, une jeune femme fixait de ses yeux sans couleur les boutons qui indiquaient son étage. Elle allait manifestement au 6. Luttant contre la curiosité, il se concentrait sur les sensations d’élévation qui faisaient tressauter son estomac barbouillé. Mais il la voyait, délicate, la taille fine, enserrée dans une robe assortie à ses cheveux de jais qui entouraient son visage et ensorcelaient son âme. L’ascenseur ouvrit ses portes, laissant Peterson dans la détresse. Elle restait pétrifiée, une fleur transie.  Il voulait parler, était figé, engourdi.

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Piège de collection

La foule des voisins, attroupée en bas de l’immeuble, le visage horrifié, assistait impuissante au bal des pompiers.

Le vieillard jubilait. Il ne lui en restait plus qu’un. Le clou du spectacle !

Sous ses épais sourcils, le visage ridé se déridait devant les planches cartonnées, soigneusement rangées par pays : sur sa collection européenne, les pièces doraient, les billets bronzaient, englués de colle. La Belgique s’impatientait, à l’endroit du billet de 100 francs, figurait un trou béant. La pièce manquante. Celle qu’il avait eu tant de mal à se procurer. Fallait croire que les Belges y tenaient, à leur ancienne monnaie.

Depuis son salon sans lumière, le vieux Joseph trépignait. L’oeil rivé sur l’entrée de l’immeuble, derrière ses lourds rideaux tirés, il épiait l’arrivée de la factrice. Il connaissait ses horaires et ses habitudes. Elle passait toujours vers ces eaux-là, après avoir bu un verre avec le Gaspard. Il savait pas ce que pouvaient bien se raconter ces deux-là. Il s’en souciait comme d’une guigne.

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Défragmentée

Fragment 1. Nous sommes un mercredi d’octobre. Je pousse ma porte en bois avec délicatesse, le système de loquet étant plutôt approximatif, et Chipie, vieille et grise, se trouve souvent derrière. C’est la chatte de la voisine, elle n’est pas dans les parages aujourd’hui. Elle doit être à l’intérieur de la maison mitoyenne, lovée sur un sofa, attendant que la maisonnée se réveille enfin, derrière les volets clos. Il est encore tôt dans la matinée, mais les rayons du soleil viennent déjà se cogner contre mon sac en toile. Je fais la guerre au plastique, je ne gagne pas toujours. Je vis à 50 mètres d’une rue principale dans un petit bled voisin des grands spots de surf de la région. Je ne sais pas si cela y fait, mais qu’est-ce que ça circule ! Ca pétarade, ça toussote, une mamie suspendue au bras de son mari, tressaute. Des gamins surexcités traînent une mère fatiguée sur le passage piéton : y a pas école ! Pire, c’est les vacances. Le bar du quartier est déjà ouvert, je ne savais pas qu’il ouvrait si tôt. Roger, parce qu’il a une tête de Roger, est déjà accoudé en terrasse, avec son verre. Je ne savais pas qu’on pouvait boire si tôt. J’arrive bientôt à la supérette, je le sais au doux parfum qui s’échappe de la station-service où deux quinquas font un brin de causette, dans les gaz d’échappement et les relents de gazole, drôle d’endroit pour des retrouvailles. Maintenant, c’est l’odeur intrusive du poisson qui s’évade de ses étalages, pour pénétrer mes narines. J’aperçois les boucles du poissonnier qui s’agitent, les crustacés ont du succès. Enfin, le supermarché se dresse devant moi, je me fais dépasser par une jeune femme un peu pressée, je ne sais même plus ce que je suis venue chercher.

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