Le diable au doux regard

               A l’aube du XIXème siècle, le hameau du père Rameau ne dormait plus. Les volets étaient constamment tirés, les propriétaires, savamment planqués. On était au début du printemps, mais le couvre-feu avait chassé fleurs et habitants. Les villageois fuyaient les sentiers boisés et les parcs arborés. Les quelques courageux à sortir, le faisaient par nécessité, lorsqu’il fallait meubler les tables austères.

Les pavés vides, impavides, se languissaient des beaux jours où on les martelait joyeusement. Les murs des vieilles bâtisses se teintaient de tristesse, et les ruelles redoutaient l’absence de jeunesse. Les écoles étaient fermées jusqu’à nouvel ordre, et les femmes cloîtrées jusqu’à fin du désordre. Dans le village du père Rameau, un seul écho : celui des grilles qui claquent et des familles qui craquent. A l’intérieur, on implorait les cieux, on baignait de larmes nos yeux, on se mettait à être pieux.

Insatiables, intarissables, les rumeurs grondaient et grandissaient.

                 Au début, plusieurs femmes du village avaient été touchées. Mais, avec leur frêle composition, on avait accusé une grippe un peu gratinée. Puis les hommes, un à un, avaient succombé. D’abord, l’ancien Pierre. Oh, à son âge ! Ensuite, le rougeaud Georges. Avec ce qu’il se mettait dans le cornet ! Puis l’amiral Emile. Avec son train de vie !

Mais quand le robuste Sword, surnommé ainsi à cause de son regard tranchant comme une épée, sombra lui aussi, le village cria à la malédiction et ploya sous la prophétie. Car toutes ces morts improbables et impossibles suivaient le même schéma : une énorme fatigue, des difficultés à se mouvoir et la mort qui vous cueillait dans votre sommeil, quelques jours plus tard. Et tous, sans exception, affirmaient avoir vu, avant de disparaître, le diable en personne.

Vêtu de ses plus beaux atours, sous les traits d’une biche.

Menue, sablée, maléfique, elle vous plongeait dans les abîmes redoutables si vous croisiez ses doux yeux.

               Il ne se contait plus d’histoires. Ses heures étaient comptées. Il l’avait croisée. Elle l’avait toisé. Ce matin même, à l’orée du bois, alors qu’il se promenait avec Edmond, son chien. Il pensait que le dogue l’immuniserait contre elle, avec ses pas lourdauds qui feraient fuir le plus sourd des écureuils. Quel nigaud. Le sort, mauvais, en était jeté.

Rentré chez lui, il n’avait dit mot à sa femme. Nul besoin de l’effrayer. Il se précipita sur le placard sous l’escalier. Le cognac du grand-oncle. Voilà ce qu’il lui fallait. Il s’en servit un verre et le but d’un trait.

L’alcool, d’un âge incertain, lui enflamma le gosier et lui retourna les entrailles. Il toussa, se recroquevillant sur lui-même sous son effet foudroyant. De toute façon, il allait clapser. Cette foutue biche l’avait désigné, lui qui pensait pouvoir s’en tirer avec son idiot de chien. Pourquoi n’avait-elle pas filé à son approche ? Il se resservit une franche rasade, qu’il but avec la même avidité. Il s’étouffa presque sous la chaleur du breuvage. Il entendit sa femme s’affairer à l’étage. Comment allait-elle gagner sa vie si lui perdait la sienne dans les jours à venir ?

Il prit un troisième verre, étreint par l’émotion. Il reposa la bouteille qui cogna contre une pointe métallique. La carabine du grand-père. Il l’avait oubliée, tiens. A vrai dire, il ne chassait plus trop ces dernières années. Il avait remisé son fusil à la naissance du deuxième, avec ses rêves de trophée. Il tressaillit à l’idée qui venait de jaillir dans son esprit. Peut-être existait-il un moyen de contourner le destin, et d’arrêter cette infernale machine qui torpillait le hameau.

Exalté par cette idée et la liqueur de l’oncle, il sortit en trombe de sa demeure familiale et se jeta dans les rues désolées du village. Il passa devant les maisons des disparus et se jura de les venger. Non, foi de chasseur, la biche ne sèmerait plus la terreur : l’effrontée ne rôderait plus.

             Il savait où la trouver. Elle l’avait condamné, elle se montrerait forcément. Il pénétra dans le bois des Vieux-Amants où il avait fait sa maudite promenade, seul cette fois-ci. II était prêt à en découdre avec sa vie, et cet animal de malheur. Il marcha quelques pas non loin de là où il l’avait rencontrée, et se posta contre un arbre. L’alcool commençait à faire effet, il ne se sentait plus sûr de son coup. Des feuilles se froissèrent. Il se retourna, les doigts sur la carabine, prêt à charger.

Ébahi, il la contempla dans son viseur. Elle était à quelques mètres seulement. Elle n’était pas si fine, il le voyait bien à son ventre lourd, grossi par la portée. Sa beauté lui glaça le sang. Il hésita. Le coup partit. La biche détala, la balle ricocha sur une plaque de métal  et vint se loger directement dans son cœur.

Sous la douleur et le cognac, il s’effondra. Dans sa chute, il vit l’objet qui avait détourné sa trajectoire. Sur un panneau incrusté dans un tronc d’arbre, il crut y lire « personne n’empêche le destin de frapper, ni des cœurs, de s’aimer ».

Il eut une pensée émue pour sa femme, et pour le village, à jamais condamné aux affres de cette biche… et des petits à naître.

Trois semaines plus tard, le hameau du père Rameau reprenait des couleurs et de la vie. Un herboriste avait découvert les raisons de ces morts mystérieuses, logées dans les eaux mal famées d’un ancien système de tuyauterie reliant les plus vieilles bâtisses.

Pour célébrer la paix ainsi revenue, on organisa une magnifique fête dans les rues. L’on chantonnait et l’on dansait, jusqu’à une heure incongrue.

A 30 kilomètres des festivités, une vieille dame rapportait à sa petite-fille le récit de sa journée et son incroyable rencontre avec une adorable biche et ses trois faons.

— Encore, s’il te plaît !

— Il est tard maintenant, il faut que tu te reposes, mais si tu es sage, ma chérie, je t’emmènerai demain dans les bois, tu les verras toi aussi, c’est promis. Elle l’embrassa affectueusement sur le front.

La petite-fille s’endormit, des rêveries devant les yeux. Sa grand-mère, elle, n’ouvrit plus jamais les siens.

 

Consigne 13 : introduire l’univers fantastique, ou quand l’anormal rencontre le banal.

A vous d’en découdre, et de vous laisser… porter.

Entre dans la farandole, pour ne rien louper de l’actu du blog !

Crédits photo : Californie by Sabrina P.

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L’espera, ou la quête d’un Néro pas comme les autres

La forêt, immense, dense, perfide, se dressait devant lui.

Des jours entiers, il avait marché, seul, sous le soleil bouillant et torride, près de points d’eau arides. Il n’avait reculé, ni devant les hordes de hyènes qui l’avaient pourchassé, ni devant les doutes qui l’assaillaient. Il avait tant essuyé de moqueries, tant souffert de tyrannie.  Il touchait enfin cet instant salvateur, où il serait doté de rayures, comme les autres.

Ce doux mirage miroitait devant ses yeux épuisés. Celui qui le poussait à poursuivre, malgré les douleurs lancinantes qui lui courbaient les pattes.

Néro, ce zèbre tacheté comme un guépard voyait enfin surgir, dans les branches qui s’enchevêtraient, l’espoir de contrer le mauvais sort et son pelage d’infortune.

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Une espèce de binocles

La première paire de lunettes.

La seule qui importe. Celle qui vous enfièvre et vous bouscule la vue, qui se détache de la lignée des suivantes, pâles copies reproduites à l’envi. Opprimantes options pour opticiens opportunistes.

On aura beau lorgner de nouvelles binocles, avec nos yeux de taupe, stigmatisant certaines montures au détriment d’autres, jamais plus on ne retrouvera, ce sentiment perdu, à la pose de notre première paire. Tout au plus percevra-t-on une sensation de pouvoir, pouvoir d’achat, pouvoir de choisir. Piètre récompense.

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A very lucky day

-Mes chéris, allez jouer dehors ! Il fait un temps radieux ! Il faut en profiter pour se dégourdir les pattes !

Spike se levait déjà, surexcité à l’idée d’une longue promenade, regardant vers le porte-manteau où pendait habituellement sa laisse.

⎽ Il fait très froid aujourd’hui, maman doit rester au chaud, je vais d’abord mettre une petite veste à notre pauvre petit Lucky. Je veux pas qu’il grelotte, on est quand même en novembre… Et son petit corps, il supporte pas trop, hein qu’il supporte pas trop les grelots le petit bichon à sa maman ? Elle s’était penchée sur une forme qu’il ne reconnaissait que trop.

Sous les yeux horrifiés du vieux Malinois, elle emmaillotait à présent le Yorkshire d’une étoffe bleu turquoise, sertie de fausses pierres clinquantes. Sa joie retomba net. Il allait encore se le trimballer à travers le jardin, lui et ses paillettes.

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La Lionne et le Matador

Le Matador souriait. La bête, plus si sauvage, capitulait.

L’arène frémissait, accrochée aux derniers instants de cette mort proclamée.

Fallait se rendre à l’évidence, elle était coincée, cernée : un animal.

Le souffle court, elle attendait. Étourdie, troublée, elle pantelait. Elle s’était démenée tout du long, mais cette fois, elle ne pouvait gagner. La bataille avait été épuisante, ardue, et sous les applaudissements d’une audience prise entre la fierté et les larmes, elle rendait les armes. Elle le sentait. Sous les bannières colorées, c’était son grand final.

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Radicaux libres

Encore une de ces conneries d’idéologie à la con de carnivores en manque de protéines ! Frémissant de colère, il en oubliait de varier son lexique.

D’un clic rageur, il parcourait l’article tapageur. Une vision quasi insoutenable. La devanture d’un nouveau magasin de fruits et légumes avait subi les affres du mouvement des Viandards. Les carottes avaient été écrasées en purée informe, tout avait été piétiné, éventré, saccagé. On ne savait même plus d’où venaient les choux de Bruxelles. Une véritable boucherie. Pas sûr que cette analogie les amuse.

On était en août 2065. Les activistes frappaient de plus en plus fort, le climat de tension se transformait en véritable guerre de récession. Visiblement, leur groupuscule ridicule prenait de l’ampleur. On ne parlait que d’eux en ce moment ! Ces misérables bouffeurs de barback, ces donneurs de leçons, ces capteurs d’attention ! Il les avait en horreur, il les abhorrait, il les vomissait. Son vocabulaire abondait, il se sentait déjà mieux, il avait une idée

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M comme Trésor

Viendrait le temps, quand toute cette excessive agitation serait retombée, où elle me remercierait. Elle hurlait à présent, suspendue au téléphone, essayant de contenir de ses propres mains la marée de sang qui s’explosait sur le tapis en une soupe opaque où trempait le corps tremblant de l’importun du dimanche. C’était un dimanche comme les autres, un de plus, un de trop.

Le dîner était prêt. La poule rôtissait, les serviettes patientaient, le vin décantait. Elle avait mis sa belle robe, celle qu’elle ne réservait qu’aux dimanches joyeux, aux invités prestigieux. Dans les vapeurs de thym et de son dernier parfum de chez Lancôme, elle tournait en rond, comme son horloge, scrutant par la fenêtre la rue du Bourg-Tranquille.

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Le prénom

-Oui, ça ne fait aucun doute, vous allez bientôt vous appeler Corinne !

– Pardon ? Excusez-moi, mais elle déconne pas un peu votre boule, on change pas de prénom comme ça !

– Je ne fais que transmettre ce que je vois !

– M’enfin, comment voulez-vous que je m’appelle Corinne, on m’a toujours appelée Sabrina, il y a sûrement une raison !

– Ecoutez, je lis pas le code civil, moi, mais le futur ! La boule est on ne peut plus catégorique !

Les cheveux moutonnant autour d’une paire de boucles d’oreilles aussi vieille que sa propriétaire, Madame Soleil-deux-points-zéro lisait mon illustre avenir dans une gigantesque boule électrique bleue reliée d’un côté à la paume de ma main, et de l’autre, à un ordinateur rutilant de nouveauté. Encore une admirable idée de ma tante. Elle connaissait la fille d’une amie « ​tu sais, Sofia, la petite, toute morose, comme toi » qui avait consulté, et qui en avait été toute métamorphosée. Après tout, on était dimanche, et comme tous les jours de la semaine, je m’ennuyais : j’avais donc franchi les portes de ladite roulotte, et de ma destinée.

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