Défragmentée

Fragment 1. Nous sommes un mercredi d’octobre. Je pousse ma porte en bois avec délicatesse, le système de loquet étant plutôt approximatif, et Chipie, vieille et grise, se trouve souvent derrière. C’est la chatte de la voisine, elle n’est pas dans les parages aujourd’hui. Elle doit être à l’intérieur de la maison mitoyenne, lovée sur un sofa, attendant que la maisonnée se réveille enfin, derrière les volets clos. Il est encore tôt dans la matinée, mais les rayons du soleil viennent déjà se cogner contre mon sac en toile. Je fais la guerre au plastique, je ne gagne pas toujours. Je vis à 50 mètres d’une rue principale dans un petit bled voisin des grands spots de surf de la région. Je ne sais pas si cela y fait, mais qu’est-ce que ça circule ! Ca pétarade, ça toussote, une mamie suspendue au bras de son mari, tressaute. Des gamins surexcités traînent une mère fatiguée sur le passage piéton : y a pas école ! Pire, c’est les vacances. Le bar du quartier est déjà ouvert, je ne savais pas qu’il ouvrait si tôt. Roger, parce qu’il a une tête de Roger, est déjà accoudé en terrasse, avec son verre. Je ne savais pas qu’on pouvait boire si tôt. J’arrive bientôt à la supérette, je le sais au doux parfum qui s’échappe de la station-service où deux quinquas font un brin de causette, dans les gaz d’échappement et les relents de gazole, drôle d’endroit pour des retrouvailles. Maintenant, c’est l’odeur intrusive du poisson qui s’évade de ses étalages, pour pénétrer mes narines. J’aperçois les boucles du poissonnier qui s’agitent, les crustacés ont du succès. Enfin, le supermarché se dresse devant moi, je me fais dépasser par une jeune femme un peu pressée, je ne sais même plus ce que je suis venue chercher.

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