Mauvais esprit

Un soir d’octobre dans notre village endormi. Nous avions 13 ans, l’âge bête des amours fugaces et de l’acné tenace. Les enfants étaient rentrés chez eux, et seuls les chats erraient dans la rue principale où plus aucune âme ne vivait. Les réverbères s’étaient éteints, comme bon nombre des foyers. Pas le nôtre. On avait découpé des citrouilles, s’était peinturluré les bouilles et foutu la trouille. Déguisées en squelette, zombie et autres monstres de compagnie, nous avions menacé tout le bourg : des bonbons ou la vie !

C’était Halloween. Nous n’avions eu que des bonbons.

La soirée était déjà bien entamée.

Collées les unes aux autres sur le canapé, on s’empiffrait de friandises devant un film d’horreur, c’était Scream 2 ou bien Massacre à la tronçonneuse, des titres garantis Sang-Frissons. Fermée à double-tour, la maisonnée baignait dans l’obscurité, s’éclairant au rythme des images qui défilaient devant nos têtes d’épouvantail épouvantées. La situation était critique pour l’héroïne, seule dans une demeure où n’importe quel demeuré pouvait se planquer derrière chaque porte.

Driiiiiiiiiiiiiing !

On sursauta toutes les trois en même temps sur le sofa. Mes deux amies, cramoisies,  se cramponnèrent l’une à l’autre.

“Qui c’est ?”

J’éclatai de rire et essayai de ne pas paniquer. En mon for intérieur, j’espérais qu’elles ne voyaient pas mon coeur bondir à travers mon costume de mort-vivante.

Je pris avec moi la bouteille de Champomy qui se trouvait sur la table, en guise d’arme. C’était absurde, mais ça me rassurait de la tenir dans mes mains moites. Une bouteille sur le crane, même sans alcool, ça devait faire mal à la tête, non ?

Je jetai un dernier regard sur mes amies terrorisées. Elles n’avaient pas quitté le canapé. J’ouvris la porte avec précaution. Un tour, puis deux.

Rien. Le silence pesant, le froid de la rue et son calme intimidant.

Je resserrai ma prise sur le Champomy et m’avançai sur le perron, comme l’on ferait dans tout mauvais film.

Bouh !

Je lâchai un cri et ma bouteille de protection.  Devant moi, deux Freddy Krueger désarticulés se tordaient de rire. Mon frère et son copain Loïc. Deux imbéciles heureux.

“Alors, qu’est-ce que vous regardez les filles ! Encore un film de gonzesse ! Et si on passait aux choses sérieuses ?”

30 minutes plus tard, nous étions tous, les deux Freddy, un squelette, un zombie et un fantôme, autour de la table du salon, un verre retourné au milieu d’une marée de lettres de l’alphabet. Nous évoluions dans des volutes de fumée et de bougies consumées. Nous pouffions pour masquer notre malaise et la peur qui pointait.

— Esprit, es-tu là ?

Freddy Krueger 1, mon frère, avait ouvert la séance, très sérieux dans son rôle de médium médiateur. Le doigt tremblant sur le verre, nous guettions le moindre de ses mouvements.

Rien.

— Esprit, es-tu là ?

Mon frère, sans sourciller, avait repris sa question, bien décidé à en dénicher un parmi le panel qui devait rôder dans notre grenier au milieu des araignées et des vinyles des Pink Floyd. Alors que le rire me gagnait devant le ridicule de la situation, on sentit une légère vibration sous nos phalanges : le verre se déplaçait ! Il avançait péniblement vers l’un des bouts de papier marqué d’un…

OUI

La réponse, de trois lettres, s’étalait devant nous. L’envie de rire m’était passée. Nous nous regardions tous, tétanisés, étourdis, impuissants devant le divin. Plus personne ne savait que dire ou que faire. L’angoisse se lisait sur tous les visages. Les fronts perlaient, le maquillage dégoulinait sur nos faces ahuries.

— Qui es-tu ? s’enhardit ma copine tendue sous son drap de fantôme.

Le verre ne bougea pas d’un iota.

— Est-ce que tu peux épeler ton nom ?

Mon frère reprenait du service. Le verre vibra quelque peu.

— Ca veut dire oui !

L’anxiété, s’effaçait, l’excitation nous saisissait. Puis le verre se mit à bouger lentement, puis de plus en plus vite, sous nos yeux écarquillés.

C, O, N, N, A, R…

— T’es vraiment qu’un bouffon !

Freddy Krueger 2, alias Loïc, riait de sa petite farce et de nos faces dépitées.

— Oh ça va ! Si vous aviez vu vos têtes ! Non, mais sérieux, vous y croyez à ces conneries ?

— Tu gâches tout franchement ! On peut rien faire avec toi !

Le fantôme avait ôté son drap et le fustigeait du regard.

— Calmez-vous, c’était pour rire ! Faut se détendre !

—  Ben va te détendre dans la pièce d’à-côté !

— Quoi ? Vous êtes sérieux là ?

— Disons que tu perturbes un peu la séance, et peut-être que les esprits n’aiment pas trop ça, avais-je osé avancer.

— Moi je perturbe la séance ? OK, ben je vous laisse avec votre Saint-Esprit de mes deux ! Votre connerie, elle est high level là ! Hé ! P’tet que vos esprits ils parlent anglais en fait !

Il sortit, rageur.

On se regardait dans le blanc des yeux. Le coeur n’y était plus trop pour s’essayer à une nouvelle session. Mon frère replaça le verre. Loïc continuait de gueuler avec son très mauvais anglais.

Do you hear me, Mr. Spirit, you don’t want me in room, where are you hein ? You can’t respond ? C’est normal because you’re dead MOTHERFUCKER!*

Il claqua la porte du salon. Le lustre au-dessus de nos têtes se décrocha, écrasant notre verre qui se morcela sous le choc. Tout le monde cria, plus personne ne riait.

La suite avait été chaotique. J’entendais des “oh putain, oh putain”, le squelette qui couinait, le fantôme qui voulait s’enfuir, Loïc qui lançait des “sorry spirit sorry”, mon frère qui ramassait les verres et moi qui répandais du sel et même du poivre sur tout le sol.

Je n’ai jamais su ce qui s’est réellement passé ce soir-là, je n’ai plus jamais tenté d’invoquer les esprits, ni en français ni en anglais. Mon cerveau de trentenaire a rationalisé les événements, de la séance ratée, au lustre cassé.

Mais depuis l’hiver dernier, j’imagine une autre réalité. Je me remettrais à une table, et je te demanderais, à toi qui avais mon âge, et qui es déjà de l’autre côté :

“Es-tu enfin apaisée, là où tu es ?”

Et j’espérerais très fort voir notre verre se mouvoir jusqu’à ces trois lettres : OUI.

*traduction tu m’entends l’esprit ? Tu ne me veux pas dans la pièce ? Mais t’es où hein ? Tu peux pas répondre ? C’est normal, parce que t’es mort, fils de P**

Consigne 16 : en choisissant le genre de notre choix, créer un texte avec du suspense, crescendo jusqu’à une chute inattendue. Je me suis permis un petit écart à la consigne, qu’en pensez-vous ?

Credits photo : Halloween Night by Sabrina P.