L’os de Noël

Bonsoir à tous.tes ! Je vous souhaite de belles fêtes de fin d’année, avec au programme de la douceur, de la joie ! Je ne suis pas revenue ici depuis mes aventures au marché de Noël, mais je reviens en ce 25 décembre, avec une histoire un peu plus longue, mais totalement dans l’ambiance de fin décembre, la voici sans plus attendre donc ! Bonne lecture, et merci encore et toujours d’être là, de me lire, et de me commenter, partager, cela me touche énormément. Joyeux Noël à vous.

M. Bitter n’avait jamais eu ce qu’on appelle “l’esprit de Noël”. Les téléfilms où la fin était aussi surprenante qu’une partie de dominos, très peu pour lui. Les concours d’illuminations de maisons, à se demander qui paierait la plus grosse facture d’électricité, étaient selon lui, parfaitement stupides, et en ces temps de réchauffement climatique, complètement écocides. Non pas qu’il soit particulièrement réceptif à l’avenir de la planète, mais cela lui fournissait un argument supplémentaire pour alimenter la répulsion qu’il éprouvait à l’encontre de cette fête de Noël. Il ne partageait tout simplement pas cette effervescence qui semblait gagner tous les cœurs des gens et vider tous leurs neurones. Tout le monde semblait se plier en quatre pour dépenser un argent qu’ils n’avaient certainement pas pour des personnes qu’ils n’aimaient probablement même pas, qu’ils allaient devoir côtoyer durant un bien trop long et sempiternel repas où l’on sortirait de la belle argenterie de l’arrière-grand-mamie pour un poulet un peu amélioré. Non, M. Bitter n’avait jamais eu ce qu’on appelle “l’esprit de Noël”. 

Aussi, lorsqu’un soir où il sortait sa poubelle, en grommelant, parce qu’il avait failli oublier que le lendemain, c’était le jour de ramassage, et qu’il était déjà en chaussons et en pyjama, et qu’il avait dû enfiler son manteau parce qu’on se les gelait en ce 23 décembre, il ne remarqua pas tout de suite le bruit étouffé qui s’échappa du conteneur à déchets, tout occupé qu’il était à grogner contre le froid et ce système de poubelle qui vous commandait quand vous deviez déposer vos ordures. Alors qu’il prenait une respiration entre deux bougonnements pour soulever sa poubelle et la jeter à l’intérieur, il entendit des petits bruits qui semblaient provenir… du conteneur.  

“Qu’est-ce que c’est que ce bazar encore ?!” marmonna-t-il en retenant son geste. Il tendit l’oreille, les bruits se firent de plus en plus fort, comme des… jappements ! Il lâcha sa poubelle et se pencha vers le conteneur. Un sac noir était déposé au fond. Le sac bougeait… et jappait, il en était tout à fait certain maintenant. Avec une grâce toute relative pour un homme de son âge – 61 ans, sans aucun trafic au compteur – il réussit à extirper le sac et, se demandant si son heure d’aller à l’asile n’était pas venue plus tôt, ainsi sur le trottoir de son petit cottage anglais, avec son pyjama et sa poubelle ; un pauvre bougre tout juste retraité, que personne ne regretterait, isolé non parce qu’il était retraité, mais parce que même “actif”, il avait soigneusement évité que toute relation professionnelle ne devienne amicale – à son pot de départ, seul son chef lui avait adressé des remerciements, avec un sourire crispé, et les autres collègues n’avaient fait acte de présence que parce que le patron, comme pour tout départ à la retraite, avait offert un petit buffet avec des petits fours à tomber. Quant aux amis, il avait essayé jusqu’au lycée, mais l’humiliation de voir son meilleur ami coucher avec la fille qu’il convoitait depuis le collège – et dont il lui rebattait les oreilles au moins trois fois par jour cinq jours par semaine ! – l’avait dissuadé à jamais de recommencer.  

Ainsi, lorsqu’il ouvrit le sac, et qu’il en sortit un petit chiot pas plus grand qu’un coude, il ne fut pas tout de suite attendri. Il sentit jaillir plutôt… de la colère. L’humain qui se targuait d’être si grand pouvait-il commettre des actes si petits ?  

D’aucuns auraient pris cet incident pour un signe du destin, un miracle de Noël qu’ils auraient auréolé de mystère au fil des années, transformant la rencontre en intuition quasi mystique qu’il fallait sortir la poubelle ce soir-là spécifiquement, même si d’habitude, on la sortait plus tôt, ou seulement lorsqu’elle était plus pleine… Mais M. Bitter prit ce curieux événement comme il prenait la vie en général, comme une suite de journées qui doivent se passer, avec plus ou moins de désagréments, parce qu’enfin quoi, il était en vie et qu’il fallait bien vivre.  

M. Bitter se révéla pragmatique. Si des humains étaient capables d’abandonner un chien, il ne pouvait compter sur personne d’autre que lui-même pour aider cette boule de poils qui en vérité ne ressemblait pas à grand-chose. Il fit tout ce qu’il avait à faire, et lorsque le vétérinaire lui demanda le prénom du chien, M. Bitter, se trouva fort décontenancé, il n’avait jamais eu d’animaux domestiques, à part un poisson qu’il avait gagné à une foire, qu’il avait appelé “Poisson” les trois pauvres jours où il avait survécu dans un bocal trop petit emprunté à une vieille voisine de ses parents qui avaient veillé jusqu’à leur mort à ne jamais avoir d’animaux de compagnie sous leur toit, déjà qu’un enfant, c’était une sacrée dépense côté nourriture, alors, des croquettes, fallait pas y penser, c’était pas la soupe populaire non plus.  

Il appela le chien “Dustbin”*, parce qu’enfin, c’était là où il l’avait trouvé, et il ne comprenait pas bien ce besoin des humains de nommer leur chien, comme s’il leur appartenait et qu’ils devaient clamer cette possession au monde entier. Il apprit que Dustbin était ce qu’on appelle un bâtard, mais qu’il tenait du Cavalier King Charles Spaniel. M. Bitter n’y connaissait rien en races canines et pensa que quand même, les humains étaient très pompeux, et que c’était très long comme nom de race. Surtout que Dustbin, King Charles ou pas, avec ses tâches noires et marron difformes, n’était pas un chiot très joli à regarder. 

La cohabitation se fit bizarrement les premiers jours, M. Bitter semblait fasciné par la fascination que semblait lui porter Dustbin. Le chiot ne le quittait littéralement pas des yeux et le suivait partout. M. Bitter au début s’inquiéta un peu. Râla beaucoup. Enfin, il ne pouvait même pas aller tranquillement aux toilettes ! Dustbin se mettait à japper lorsqu’il ne le voyait plus ! Puis M. Bitter fit comme il avait toujours fait, il haussa les épaules et se mit à laisser la porte des toilettes ouverte… tout en grognant à chaque fois. Ensuite, il laissa monter Dustbin sur son lit, seulement pendant la sieste, puis toute la nuit… En grommelant toujours. 

Il sortit d’abord Dustbin dans son petit carré de jardin, mitoyen à tant d’autres carrés mitoyens qui avaient la particularité de ne pas en avoir, petits bouts de vert qui ne payaient pas de mine mais que les agents immobiliers paraient des plus grandes vertus, futures cabanes pour les enfants, salon de jardin pour les parents, potager aux véritables tomates pour les grands-parents ! M. Bitter, qui dans le parc, n’avait jamais aimé les chiens qui couraient comme des dératés après un bâton ni leurs maîtres qui leur criaient après comme des demeurés commença à lui lancer un bâton, une fois puis deux… 

Puis M. Bitter décida que le carré de jardin était petit, Dustbin, n’était pas bien grand ni gros, mais on ne pouvait décemment pas vivre dans le quartier sans avoir vu les horribles maisons voisines et c’est ainsi qu’il commença une routine de journées faites de balades, qu’il pleuve ou qu’il vente, M. Bitter rouspétant après les voitures qui roulent trop vite, ou après les humains qui s’arrêtent pour admirer ce chien pas comme les autres, une boule de poils noire et marron sur pattes malhabiles.  

Avant qu’il ne s’en aperçoive, une année avait déjà passé, et M. Bitter ne s’étonna pas vraiment, lorsque le jour de Noël, il voulut offrir une gourmandise à Dustbin, un bel os à mordiller, qu’il trouva dans un magasin spécialisé – surtout spécialisé dans l’arnaque et le surcoût de produits selon lui – et qu’il empaqueta d’un joli ruban rouge qu’il offrit, non sans une certaine émotion à Dustbin. “Tu rêves pour que je te souhaite Joyeux Noël” lui dit-il en le tendant au chien qui frétillait sur place. Mais M. Bitter dut se mordre la lèvre pour ne pas laisser échapper de meilleurs vœux intempestifs qu’il s’était toujours juré de ne pas prononcer, pas depuis cette soirée de Noël chez ses “potes” où son “meilleur ami” l’avait trahi sans scrupule. 

Et tous les ans depuis, M. Bitter, qui n’avait jamais eu “l’esprit de Noël”, retournait dans ce magasin qu’il traitait de tous les noms – parce qu’autant de livres sterlings pour un os à mordiller, fallait se ficher du monde – l’enrubannait de rouge, car c’était la couleur préférée de Dustbin, il avait dû être un taureau dans une autre vie, et il lui offrait en faisant semblant de grommeler devant l’impatience du chien qui jappait toujours plus fort, et qui manquait tout renverser sur son passage, une véritable avalanche de poils noirs et marron.  

Puis un soir de Noël, leur huitième ensemble, M. Bitter s’approcha de Dustbin pour lui donner son os de Noël, ce fameux os que M. Bitter avait été chercher chez ces voleurs du magasin animalier, sur lequel se jetait chaque année la boule de poils aux taches marron et noire qui avait du Cavalier King Charles Spaniel en lui, ce fameux os tomba au sol avant même que M. Bitter ne puisse lui enlever le ruban et Dustbin alors, Dustbin qui avait attendu toute la journée pour son présent, Dustbin, le chien gourmand, le chien impatient se jeta sur M. Bitter qui venait de tomber, lui aussi, comme un vulgaire os de Noël.  

Dustbin se mit à lécher le visage de son maître, à le mordiller, pour le réveiller, pour le faire réagir, parce que si Dustbin aimait les os de Noël, c’est parce qu’il aimait par-dessus tout, celui qui les lui offrait. Et comme M. Bitter ne bougeait pas, Dustbin se mit à hurler tant et si fort que le voisin, qui était sorti pour mettre sa poubelle dehors même si ce n’était pas le jour du ramassage (mais enfin chéri, les restes de fruits de mer, ça embaume toute la maison) s’inquiéta d’entendre de tels aboiements parce qu’il connaissait le chien, un gentil toutou au pelage certes un peu foufou, mais qu’ils n’entendaient jamais et sans réfléchir, laissa là son sac poubelle rempli de carapaces de crevettes et composa le 999.  

Lorsque quelques instants plus tard, les pompiers remercièrent le voisin pour son acte de citoyenneté, celui-ci leva les bras et montra le chien qui attendait, inquiet, le retour de son maître.  

-Bien, ça, c’est un bon chien, il a mérité un bel os de Noël ! s’extasia l’un d’entre eux.  

-C’est qu’il doit avoir un bon maître… suggéra le voisin, qui se rendit compte qu’il en savait un peu plus sur le chien que sur M. Bitter.  

-Ah, il s’en souviendra de cette soirée de Noël, c’est ce qu’on appelle un vrai miracle ! 

*** 

M. Bitter, lui, quand il reviendrait chez lui, prendrait cet évènement comme il avait toujours pris la vie. Son heure n’avait pas encore sonné, voilà tout. Mais le Noël d’après et tous ceux qui suivirent, après avoir offert l’os de Noël à Dustbin (un os beaucoup plus gros qu’auparavant), M. Bitter et son chien partaient tous les deux passer Noël chez les voisins. 

Il paraît même que M. Bitter souhaiterait “Joyeux Noël”. 

Alors, que pensez-vous de mon histoire de Noël ? Pour ne rien manquer, c’est ici !

*Dustbin = poubelle d’extérieur en anglais

Image par Vincent Groeneveld de Pixabay

14 réflexions sur “L’os de Noël

  1. Une vraie histoire de Noël, où la magie opère pour ce Monsieur Bitter et son chien sauvé des ordures. J’espère que le Père Noël a exaucé ton voeu 🙂 Je te souhaite une pétillante nouvelle année riche d’humour, d’amour et d’écriture 🙂

    Aimé par 1 personne

    1. Merci Mijo, eh oui, parfois, c’est bien aussi d’écrire des histoires qui finissent bien :), ça aide à terminer l’année sur une douce note… Je te souhaite la même chose, avec la réalisation d’un grand nombre de tes projets littéraires ! C’est un plaisir de se soutenir par claviers interposés 🙂 !

      J’aime

  2. J’ai adoré ton histoire,qui est une vraie histoire de Noël,elle est empathique,des histoires comme j’aime 😊
    Bonnes vacances, bonne fête de fin d’année,je te souhaite le meilleur pour 2023.
    Je t’embrasse.Tatie.

    Aimé par 1 personne

    1. Merci beaucoup pour ce joli commentaire, qui fait bien plaisir ! J’espère que vous avez passé un beau Noël tous ensemble, apparemment, c’était très agréable ! Gros bisous à vous tous.

      J’aime

  3. Bonjour Sabri Na
    Une belle histoire de Noël émouvante à souhait, comme je les aime. C’est en quelque sorte un « Grinch » des temps modernes. Il s’est isolé pour mieux se protéger de la trahison, de la déception passée, un grincheux chronique, mais en fin de compte quelqu’un de généreux, au grand cœur… Et ce « risque d’amour » qu’il aura pris (quelle folie ! 😉 ), lui sera rendu au centuple ! Quoique nos amis les bêtes nous déçoivent rarement. Les voisins, plus ! 🙂 Belle journée à toi.

    Aimé par 1 personne

    1. Bonjour Glomérule, merci pour ton retour chaleureux sur cette historiette sous fond de flocons de neige :). C’est vrai que beaucoup y ont vu du Grinch… mais honte à moi, si je vois bien entendu le personnage, je ne l’ai jamais regardé ! Plutôt d’accord sur les animaux en effet, j’ai toujours été à leur contact, et jamais regretté ! Belle journée à toi, Sabrina.

      J’aime

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.