C’est mon anniversaire, paraît-il ! J’ai atteint l’âge de Jésus-Christ, ou d’une vieille marque de binouze, je ne sais lequel est le plus glorieux des deux. Alors, comme je suis d’une générosité sans faille, je vous offre le premier Zodiac de 2020 (certains ont peut-être vu passer l’info sur ma NoFakeNewsLetter, pour s’y abonner, c’est en bas de cette nouvelle), non parce que j’ai l’âge de Jee Zeus, mais parce que je rempile pour une année de défis littéraires (comme ici), pour éviter que mon écriture ne rouille. On embarque pour les thématiques de janvier : – Retour à la case départ- Une bonne résolution- Errance – Demain sera toujours demain. Pour ceux qui ont oublié mon anniversaire, vous avez quelques heures pour vous rattraper, quoi qu’il soit, sachez que si vous ne le saviez pas, je vous pardonne mes enfants. Et si vous buvez un coup à ma santé, faites-moi plaisir, achetez-vous une vraie bière :)! Belle lecture à vous.

M. Burner regarda sa montre. Plus qu’une demi-heure avant sa pause-déjeuner où il retrouverait un bon verre de vin, un rumsteak bien grillé. Et Louise, sa charmante secrétaire à qui il consacrait deux de ses midis depuis quelques semaines. Ses jolies fossettes et son jeune fessier avaient eu raison de lui. À force de jouer avec le feu, on se brûle, aurait dit sa grand-mère. Il savait que la situation était grotesque, Louise était d’un frivole ! Mais sa femme, d’un frigide ! Il devait mettre un terme à ces cabrioles du déjeuner. Demain, se jura-t-il, demain. Il jeta un oeil à son planner. M. Twitter ! Encore ! En réalité, M. Twitter ne se prénommait pas ainsi, mais c’était le petit sobriquet que Burner lui avait attribué : le bougre tweetait comme il respirait ! Passe encore si c’était du contenu bouillant d’intelligence ! Mais c’était un amas de bêtises boboécologiques sur l’état de la planète, déblatérées par un barbu, sûrement en mal de culbute. S’il connaissait le derrière de Louise, son militantisme ne ferait pas long feu.

C’est son conseiller, M. Warner, qui lui avait recommandé de recevoir l’écologiste enragé dans son bureau avant qu’il ne mette le feu aux poudres avec ses Tweets de plus en plus accusateurs qui avaient sacrément terni son image. Il avait baissé de plusieurs points dans les sondages de l’opinion publique. C’est fou ce qu’on pouvait faire en 280 caractères. « Faudrait virer un peu au vert » lui martelait Warner. « J’aimerais me mettre au vert » se plaignait sa femme. C’est comme si tous avaient le cerveau greenwashé* ! Sa femme avait sans doute raison, la campagne leur ferait du bien à tous les deux, pas l’électorale, celle avec les moutons et les vaches. Remarque, il n’y avait pas tant de différence entre les deux. Il se promit de noter sur son agenda recyclé un week-end au parc national de Namadgi, pour raviver la flamme. Le hippie 2.0 entra.

— Bonjour, Monsieur, hum, asseyez-vous, je vous en prie.

— Merci, je ne serai pas long.

— Bien, vous aimez la concision autant que moi, ce dont je me doutais un peu, vu vos Tweets… incandescents.

— L’heure est grave, M. le ministre, même écrire un Tweet est trop long face à l’urgence écologique.

— Justement, pourquoi perdre tout ce temps à embraser la Twittosphère ?

— C’est le seul moyen que j’aie trouvé pour me faire entendre ! Grâce à ce réseau social, mon organisme prend de l’ampleur, nos voix se font entendre.  Je ne crois pas que vous réalisiez l’ampleur de la situation M. le ministre. Les conséquences du réchauffement climatique sont désastreuses pour…

— Écoutez, je sais très bien ce que vous allez me sortir, c’est du réchauffé ce discours. Sans vouloir vous offenser, et ne vous méprenez pas, je trouve votre engagement et votre ferveur rafraîchissants, mais il ne sert à rien de crier au feu lorsque nous pouvons ressortir un T-shirt plus tôt qu’à l’accoutumée, ou plus souvent.

— Mais il n’y a pas de fumée sans feu ! Les rapports sont clairs, les analyses des scientifiques sont sans appel, les statis…

— Quelle est votre profession, dites-moi ?

— Actuellement, je suis sans emploi, mais quel est le rapport ?

— Vous n’êtes donc, ni agroécologiste, ni environnementaliste, ni prix Nobel de la Science, je me trompe ?

— Non, mais, je lis énormément, je participe à des tables rondes et des conférences sur la question avec des éminences de…

— Laissez-moi reformuler. J’ai été élu par nos citoyens, voyez-vous, et j’ai à mes côtés les élites de ce monde, et je peux vous assurer que s’il y avait le feu au lac, je prendrais les mesures nécessaires, en ma qualité de représentant du peuple. Mais en l’état actuel, je me dois de le rassurer, car il étouffe dans ce climat anxyogène où ils n’ont plus l’impression de pouvoir agir à leur guise. Les végétariens leur sautent dessus s’ils osent manger une aile de poulet, je vous parle même pas de kangourou, les écolos les montrent du doigt quand ils prennent la voiture, les minimalistes les fustigent quand ils chipent des chips dans des sachets en plastique. Ce que veut le peuple, c’est vivre, vous comprenez ! Se balader le week-end dans les Blue Mountains, griller des poivrons prédécoupés, bio ou non, sur le barbecue ! Et si vous lisez le dernier sondage de l’IBQ**, les citoyens trouvent ça formidable de pouvoir passer plus de temps en tongs ! À 72 % ! Vous voyez ce que je veux dire ?

— L’IBQ ? Mais c’est aberrant d’opposer un tel ramassis de conneries à la parole des experts !

— Écoutez, on se connait bien, vous et moi, et vous savez que je ne tolère pas le langage châtié. Je n’ai rien contre vous personnellement, et je ne souhaite aucunement mettre de l’huile sur le feu dans cette affaire. Je crois cependant qu’il serait bénéfique, pour le bien-être de tous, que vous fassiez une pause sur Twitter, pour cesser cette agitation inutile autour du thermomètre. Les gens craignent déjà pour leur santé, leur sécurité, ils calculent déjà leurs calories, on va pas en plus leur ajouter leur impact carbone. Même s’il détruit à petit feu la planète !

— À grand feu !

— Si vous le dites. Voilà ce que je vous conseille, allez dans les Grampians, il y fait plus frais, prenez quelques Koalas en photo et quelques jours pour vous déconnecter. Vous verrez que vous y apprécierez votre pull à la nuit tombée, et que toute cette panique climatique n’est qu’un feu de paille. Tout est sous contrôle, il n’y a aucune raison de s’inquiéter, je suis bien placé pour le savoir. Faites confiance à vos dirigeants.

— Justement, c’est exactement le cont…

Burner appuya sur le bouton. « Faites sortir notre interlocuteur, l’entretien est terminé ». “L’entrenu” sortit du cabinet, tellement abasourdi qu’il ne dissimula pas son visage devant les flashes des photographes qui immortalisaient ce passage éclair au ministère. Burner l’observait depuis sa fenêtre. L’hurluberlu n’avait aucun argument qui tenait. Encore un de ces allumés qui avait trouvé dans le Tweet le moyen de créer le buzz autour de sa personne insignifiante. Il faudrait tout de même vérifier si la stratégie avait payé et s’il avait à nouveau grimpé dans les sondages. Demain, se dit-il, demain sera un autre jour. Heureux de s’être débarrassé d’un énième parasite poilu, il réserva une des plus belles suites dans un hôtel au milieu du parc national. Il imaginait déjà sa femme, languissant, brûlant de désir, sur le lit super king size. Ils partiraient le lendemain même, on lui conseillait du vert, il en boufferait !

—M. Warner, je prends mon vendredi demain, je n’ai pas de rendez-vous très important, à part le maire de Canberra, qui est toujours tout feu flammes quand il parle de ses projets d’urbanisation éco-responsable. Celui-là aussi, une vraie tête brûlée… Reportez-le, j’ai besoin de retrouver ma femme, si vous voyez ce que je veux dire…

— Je vois, mais je crois pas que ce soit une excellente idée, nous sommes en vigilance après les dernières températures extrêmes  enregistrées…

— Vous n’allez pas vous y mettre non plus mon cher ! Vous avez déjà oublié notre voyage diplomatique dans les Émirats ? Un peu de climatisation et le tour sera joué ! Je n’ai pas à vous demander mon feu vert, me semble-t-il !

— Je ne voudrais certainement pas outrepasser mon droit, mais j’ai lu ce matin les analyses, et c’est plutôt inquiétant…

— Tut tut ! Demain, mon cher, demain ! Restez au frais, buvez-vous une de ces infâmes bières que vous affectionnez tant, et on se revoit lundi !

Burner avait raccroché sans préambule, il ne voulait pas se mettre à incendier son meilleur collaborateur, c’était mauvais pour le coeur, selon sa femme, et le karma, selon Louise. Mais enfin, Warner n’allait tout de même pas adhérer à toute cette clique climatique ! Tout était sous contrôle, évidemment, pensa-t-il en desserrant sa cravate, c’est vrai qu’il faisait chaud. Mince, dans le feu de l’action, il avait oublié de confirmer le rendez-vous pour la visite de contrôle chez le dermato. Il appellerait demain, sans faute.

***

Et quand en pleine nuit, après une soirée qui rappelait l’ivresse du début, Burner se mit à la fenêtre et vit les flammes qui embrasaient la forêt, il pensa à Louise, à M. Twitter, à Warner, au dermatologue, et se dit qu’à force de tout remettre au lendemain, il n’en verrait peut-être plus.

*greenwashé = dérivé depuis greewashing, cette tendance marketing à vouloir rendre l’image d’une entreprise plus écoresponsable, en jouant notamment sur la symbolique du vert.

**Institute of Bullshit Questions = l’institut des questions à la con

Dans cette tragédie, plus d’1,25 milliard d’animaux ont péri dans les flammes (selon https://www.liberation.fr/planete/2020/01/07/australie-plus-d-un-milliard-d-animaux-morts-dans-les-feux_1771872), soit à peine un peu moins que le nombre d’abonnés sur Twitter (1,3 milliard selon https://www.blogdumoderateur.com/chiffres-twitter/)

Crédit photo by Jung Ho Park on Unsplash

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12 commentaires

  1. Coucou Sabrina,

    Je te souhaite un anniversaire avec un peu de retard… Histoire très sympathique au vu de l’actualité désespérément inspirante comme tu le soulignes haha ! J’ai passé un très bon moment de lecture ! Très bonne fin de journée !

    Aimé par 1 personne

    1. Merci Rodolphe ! Pour ton message et ta venue sur mes lignes ! Ça me fait toujours plaisir ! J’espère que tout se passe bien pour toi à l’ELS et je viendrai te lire très prochainement ! 🙂

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    1. Oh merci beaucoup Nadine ! Et je prends mon anniversaire jusqu’à l’année prochaine 😉 ! Je suis un peu moins sur les blogs en ce moment car je travaille sur un album jeunesse à partir d’une nouvelle ! Et le travail est quand même long 😉 ! Belle journée à toi, au plaisir de te lire !

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  2. Hello, Sabrina, c’est Thierry, très bonne histoire.. Si, j’insiste. Amusante… as usual et pleine de sens. Si, si. Et que le feu de ta verve arrose le pays de ces pauvres Kangourou…si

    Aimé par 1 personne

    1. Eheh, merci beaucoup Thierry ! Ça me fait très plaisir de te voir ici, et de voir ton retour, plutôt élogieux, je prends toujours 🙂 ! Beau dimanche à toi, au plaisir de lire tes textes écosophiques 🙂

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