Bonsoir à tous, j’espère que vous avez passé de magnifiques fêtes de Noël, entourés des vôtres et de ceux qui vous sont le plus cher, à votre coeur, et non à votre porte-monnaie 😉 ! Je reviens vers vous avec une chouette nouvelle, celle de voir une de mes histoires courtes du Zodiac en lice pour le prix du Grand Court sur Short Edition! Vous pouvez la retrouver, la lire et voter sur ce lien Au bout de l’arc-en-ciel. Mais pour l’heure, voici une de mes dernières histoires créées autour de la thématique de Noël, que j’avais envie de vous partager, pour ne pas oublier que frénésie rime avec hérésie… Bonne lecture à vous, et merci d’avance pour vos retours. Je vous concocte très vite un Apprentie en Herbe, et pour ceux qui veulent plus de lecture entre deux chocolats, les publications autour du voyage et d’une carte au trésor sont ici, chez Carnets Paresseux.

— Vous n’êtes qu’une bande d’ordures ! s’égosillait-il sous le regard ahuri, presque attendri des passants vissés derrière leur smartphone. Et pour cause ! Ce n’était pas tous les jours que l’on voyait un Père Noël perdre la boule. Une chaîne télévisée, FBM (plus connue sous le sobriquet de Filme Bordel de Merde) avait déjà été dépêchée sur place, avec un bandeau tout trouvé pour l’occasion “Hotte News”, un Père Noël sans traîneau, fallait pas traîner, c’était un excellent sujet à glisser sous le sapin.

Du plus loin qu’il se souvienne, Jack avait toujours voulu être Père Noël. Quand à la question de leur maîtresse sur leur futur métier, les enfants lançaient de tonitruants “Véténiraire ! TouYubeur  !” lui ne changeait jamais. “Père Noël” qu’il disait. Les professeurs pensaient que c’était mignon, les camarades, que c’était con, et les parents, que ça passerait. Ça n’était jamais passé. À chaque nouveau Noël où il était de l’autre côté, il se consolait. Un jour, ce serait lui qui porterait une belle barbe et une ribambelle de cadeaux. C’est ainsi que naturellement — au grand désespoir de ses géniteurs — il entra en CAP de Père Noël pour se former aux ficelles du métier.

En deuxième année, Jack avait 17 ans à peine, il fit un stage chez PerNo & Co. Le patron était un homme au ventre si bedonnant qu’il ne pouvait plus passer par la cheminée. Tous les médecins lui avaient vivement conseillé de suivre un régime drastique, ou de changer de métier. Il avait trouvé la parade : il envoyait les minots au charbon. Plus besoin de se tordre le cou dans les conduits, ni de se farcir du chou tous les midis.

Le petit Jack l’avait étonné. Il en avait vu défiler des grands rêveurs qui se transformaient vite en petits merdeux dès qu’il fallait s’atteler à des tâches ingrates comme l’attelage des rênes ou l’empaquetage des cadeaux. Mais Jack, lui, qu’il pleuvote, qu’il grelotte ou qu’il flotte (on était en Bretagne, à Rennes, bien entendu) n’avait jamais manqué un seul jour de travail ! L’adolescent lui ressemblait beaucoup à ses débuts. Finalement, ça l’émouvait un peu, il devait l’admettre, de se voir comme dans un miroir déformant. Il avait été triste de voir le petit partir à la fin de son stage. Les rênes aussi. Ils avaient moins d’appétit dans leur assiette et d’appétence dans leur travail. Bien sûr qu’il l’aurait embauché au jeune Jack s’il n’avait pas été fauché. Quand Jack eut son CAP en poche, lui avait dû mettre la clé sous la porte. Les Pères Noël, c’est plus ce que c’était, mais ça, le petiot ne le saurait jamais.

Fallait le voir le jour de la remise des diplômes, tout de rouge vêtu ! Ses parents, affligés de ne pas le voir transiger au fil des années, s’étaient résignés. Son père garda les sourcils froncés toute la cérémonie et sa mère frissonna, de dépit ou de fierté, la limite était ténue.

Jack arriva des plus enchantés à Paris, — cette ville même qui le désenchanterait. C’était le haut-lieu de la Père-Noëllerie. L’installation ne fut pas aisée : lorsqu’il annonçait sa profession, les propriétaires le laissaient sur le paillasson. Heureusement, il tomba un jour sur un dompteur de souris qui lui aménagea une chambre dans un coin de son grenier. On pouvait à peine y poser un lit et une tringle pour y suspendre son attirail de costumes, mais comme le dompteur de souris n’était pas un rat, et qu’il ne lui faisait pas payer de loyer, il s’était empressé d’accepter. Et puis, c’était en attendant. Et pour attendre, il avait attendu ! Le marché des Pères Noël était de plus en plus fermé. Pour un seul poste, tant de postulants ! Alors, certains accumulaient d’autres jobs pour joindre les deux bouts, ou poireautaient des journées entières devant les ateliers, debout. D’autres se rabattaient sur Saint Nicolas, quand les plus démunis se prostituaient pour des spots de Coca-Cola. 

Mais Jack, lui, n’abandonna jamais. Il enchaîna. Casting sur casting. Trop maigre. Trop jeune. Trop vieux. Trop petit. Trop grand. Pas assez expérimenté. Surqualifié (il avait passé entretemps la certification en dressage de rêne). Les entretiens s’enchaînaient. Comment vous voyez-vous dans 5 ans ? Euh, père Noël. On le rayait. Que connaissez-vous de la Laponie ? Je n’y suis jamais allé, il paraît que c’est féérique. On le barrait. Faites-nous un oh-oh-oh ! Il Ohohtait. On le raturait. 

Un jour enfin, on le remarqua. La start-up Mary Christmas, dont le PDG, Dave Mary, devait à peine avoir l’âge légal de boire aux USA, décida de lui faire confiance et de lui faire signer ASAP, un contrat. C’est ainsi que Jack fut propulsé au milieu d’une cinquantaine de Santa Clauses qui coworkaient joyeusement dans leur open space, vêtus de gilets rouges gravés des initiales MC. Les premières années furent exceptionnelles, même si elles étaient un peu différentes de l’expérience accumulée à PerNo & Co. Tout était informatisé, et les millions de cadeaux transitaient dans de grands entrepôts où des ouvriers très peu qualifiés, qu’on appelait les lutins, triaient sans relâche les montagnes de produits. Les élevages de rênes se trouvaient à des milliers de kilomètres, dans des champs polonais ou ukrainiens, Jack ne savait plus trop bien, il n’avait jamais lu la charte de la société, même si celle-ci se vantait d’être totally transparent. Néanmoins, son travail lui plaisait. Il répondait par mail aux nombreuses lettres des enfants, avait la responsabilité d’une vingtaine de représentations pour des fêtes d’entreprise, devait gérer pas moins d’une centaine de descentes de cheminée pendant la seule nuit de Noël.

La vie passait, de 24 décembre en 24 décembre. Jack retrouvait souvent ses collègues pour des soirées Karaoké où on entonnait du Jingle Bells entre deux Vive le Vent, buvait une ou deux fois par semaine un verre de lait ou de vin chaud lors des After Work. Chaque année, il participait aux week-ends de teambuilding où tous les MC se défiaient dans des olympiades de taillage de sapin et de création de pain d’épices.

Bref, pas de flocon à l’horizon. L’entreprise grandissait, l’espace se réduisait dans l’open space avec les nouveaux Pères Noël venus. Même si les salaires étaient gelés, Jack s’était offert le luxe de déménager dans un magnifique 12m² avec une presque-fenêtre, mais était resté très proche du dompteur de souris. Parfois, ils se retrouvaient et refaisaient le monde : ils devisaient sur leurs salaires et rêvaient tout haut à leur promotion. Jack briguait le poste de Père-Noël en chef depuis plusieurs mois, et acceptait tous les dossiers qu’on lui déléguait allégrement. Il ne dormait plus beaucoup, mangeait très peu, et avait du mal à se détendre, et avait dû rajouter deux petits trous à sa ceinture. Le dompteur qui, au contact de ses souris, en avait beaucoup appris sur les hommes, le conjurait de lever le pied, Jack frisait le burnoël-out. Mais Jack n’écoutait pas, n’écoutait plus. Avec cette promotion, il pourrait enfin emmener Gillian, la secrétaire dont il était entiché, en vacances à l’île de Ré, ou en Corse. En fait, il avait déjà versé un acompte dans une agence de voyages. Il avait choisi la Corse, une formule tout compris. Il allait lui faire sa demande, elle pourrait pas refuser, entourée de cocotiers. Il savait pas s’il y avait vraiment des cocotiers en Corse, mais il s’en fichait. Elle lui dirait oui, noix de coco ou non.

L’entretien de fin d’année arriva enfin, en plein mois de mai. C’était la période la plus calme pour l’entreprise. Le PDG, qui était assis sur un splendide fauteuil en cuir véritable et une immense fortune, le reçut avec son plus beau sourire, celui placardé sur toutes les publicités Mary Christmas. Le dirigeant dirigea — après tout, c’était son métier—  l’entretien d’une main de maître. Il commença en douceur, rappelant avec émotion les débuts de Jack dans l’entreprise, son implication, sa rigueur, sa force de travail, sa sollicitude… Puis il continua en rappelant qu’au royaume des Pères Noël, tout n’était pas si rose, ou rouge. Il parla de délocalisations, de rude concurrence, d’innovation, de restructuration, tout un charabia que Jack ne comprenait pas. Bref, il termina en lui annonçant qu’il fallait grandir un peu et qu’il était licencié pour raisons complico-économiques, et qu’il lui souhaitait bonne chance pour la suite. 

Jack ne sut jamais quel moment exactement déclencha ce que les journaux appelleraient, une « affreuse crise ». Était-ce quand le PDG lui tapota gentiment sur l’épaule ? quand il dut rendre son gilet ? quand la petite fille dans le métro lui demanda en quoi il était déguisé ? quand il tomba sur un poster dans le métro scandant “Avec Mary Chrismas, vivez la magie de Noël” ? 

— Vous n’êtes qu’une bande d’ordures ! s’égosillait-il. Il avait revêtu son plus beau costume, celui avec la ceinture dorée, et se retrouvait sur les toits de la société Mary Christmas. Les gens riaient. Comme ses parents, comme ses professeurs, comme ses anciens camarades. Comme le PDG. Il termina la bouteille de vodka qu’il avait trouvée sur la rayon du bas de la supérette du coin. Ils voulaient du spectacle, de la magie de Noël, ils en auraient. Il pensa à Gillian, à la Corse, à sa mine réjouie en disant oui, car elle dirait oui évidemment, c’était le Père Noël, il pouvait croire ce qu’il voulait.

— Joyeux Noël à tous !! « Mary » Christmas ! Ah ah !

Et il se jeta du haut de l’immeuble.

Devant les fenêtres de ses collègues, devant les caméras de FBM, devant les smartphones des passants. 

Et comme le 24 décembre ne disparut pas avec Jack, les Santa Clauses firent une longue minute de silence le jour suivant. Puis ils reprirent leur travail, terrifiés à l’idée d’être les suivants sur la liste. 

Si cela vous a plu, commentez ou… abonnez-vous 🙂

12 commentaires

  1. Bonsoir, Sabrina,

    Un « Mary Christmas » qui donne des frissons… tant la réalité est compliquée, même pour le Père Noël. Dans une autre vie, nous organiserons des cours de yoga et méditation pour tous les Pères Noël du monde entier.

    Bravo pour le rythme, que tu arrives à maintenir du début jusqu’à la fin.

    Bises, je te souhaite de très belles fêtes de fin d’année.

    Béa

    Aimé par 1 personne

    1. Bonjouuur Béatrice, j’ai enfin un peu de temps devant moi pour lire et répondre aux commentaires ! Merci pour ton retour, qui est toujours précieux pour moi, sachant que ce texte a été retravaillé entre deux après-midis chez des amis, je n’étais pas sûre de le publier car je n’avais pas toute ma concentration pour la relecture 🙂 !

      Je vote pour toi, tes idées de yoga et de méditation pour tous les Pères Noël du monde !

      Belle fin d’année à toi et que du bon pour tous tes projets en 2020 !
      Sabrina

      J'aime

    1. Bonjour à toi Victor Hugotte, vraiment ton commentaire me laisse terminer l’année en beauté ! Dickens ! N’exagérons rien, mais en effet, quand j’ai voulu écrire une histoire de NOël, j’ai pas pu lutter contre l’envie d’écrire celle-ci. Je te remercie vraiment pour tes lectures et tes retours bienveillants et qui réchauffent le coeur 🙂 !

      Au plaisir de te lire en 2020, que cette année continue à nous faire découvrir ta « biplume » :p

      Sabrina

      Aimé par 1 personne

  2. Bon jour Sabrina,
    Diantre quand la passion devient réalité et tend vers le cauchemar qui déroule le drame … un tracé de vie qui ne laisse pas indifférent dans ce texte aux reliefs de l’espoir, de la combativité, de l’honnêteté, de l’obsession … l’humain en première ligne, au front d’une réussite, aux tranchées de vies par fosses interposées … son abîme d’une vie devant lui :  » il se jeta du haut de l’immeuble. »
    Max-Louis

    Aimé par 1 personne

    1. Bonjour Max-Louis, que le temps passe vite, je m’excuse pour le retard de réponse, la fin d’année est une période folle ! Merci beaucoup pour ton commentaire et ton ressenti, et de manière générale, pour ton soutien permanent sur certains textes que je sors, parfois dans le doute de leur réception… Je te souhaite de belles inspirations pour 2020 et toujours plus de nouvelles à nous faire lire.

      Bien à toi, Sabrina

      Aimé par 1 personne

  3. Bonjour Sabrina,
    Ta nouvelle est drôle (j’adore tes jeux de mots!) et terrible! Tu as réussi à raconter un conte de Noël avec légèreté et humour tout en pointant du doigt les travers de la dure réalité du travail. Bravo! Un texte idéal à lire pendant les fêtes, merci pour ce plaisir que tu nous offres.
    Je te souhaite de très belles fêtes de fin d’année! Eve

    Aimé par 1 personne

    1. Merci Eve !! De ton passage et commentaire. Je suis vraiment surprise de voir de si jolies réactions à mon histoire, qui n’est pas vraiment si « christmassy » ! J’en profite pour te souhaiter le meilleur pour 2020, et surtout que tu continues à nous transporter à travers ton univers et tes émotions. Belle soirée à toi, merci pour tes lectures attentives et ton soutien, vraiment. Sabrina

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