Sex on the beach

Seule au comptoir du bar tamisé, elle se planquait derrière une carte, tapotant nerveusement des doigts sur la table.

Qu’est-ce qu’elle foutait là ? A son âge, une prof de maths, avec un divorce et trois mouflets pour le prix d’un !

Avec sa couleur décolorée et son périnée périmé ?

C’était sa copine Betty qui lui avait dit de sortir de sa grotte en lui donnant rendez-vous dans un nouveau jazz café. Ça fourmillait de célibataires, lui avait-elle soufflé au téléphone, avec un petit sourire entendu.

Cette manie de toujours vouloir lui refourguer un mec !

21 ans qu’elle en avait côtoyé un d’une rare espèce ! Elle en connaissait très bien l’habitat, les habits et les habitudes.

Mais c’était ça ou Julie Lescaut. Alors, elle avait cédé, même si elle se sentait aussi sensuelle qu’une peinture rupestre. Enfin, les peintures au moins, étaient bien conservées.

Elle regarda sa montre. 15 minutes de retard, Betty atomisait les records !

Faisant mine d’être plongée dans la liste des cocktails (elle ne savait même pas qu’on pouvait mélanger trois alcools dans une seule boisson), elle ne vit pas le jeune homme qui s’installa sur le tabouret à côté d’elle.

-Un Sex on the beach, s’il te plaît.

-Pardon ? Elle baissa la carte pour rétorquer. Elle la fit tomber.

-Un Sex on the beach.

-Je… je parle pas très bien anglais.

Elle bafouilla, tétanisée par son voisin, et par sa bêtise.

-Je ne m’adressais pas à vous, mais au serveur.

-Oh, bien sûr, je…

-Vous connaissez ?

-Le sex…?

-Le cocktail ! Je vous en commande un ?

-C’est-à-dire qu’avec ce temps…

-Raison de plus pour se réchauffer !

Elle rougit comme à sa première communion. Il se dressait fièrement devant elle, exhibant un sourire guidé par la malice. Grand, il imposait sa taille et son assurance dans une chemise à liserés qu’elle trouverait ridicule en temps normal, mais dont elle n’avait cure,  perturbée par les muscles qui se dessinaient à travers le motif ringard du fin vêtement. Le teint hâlé, les cheveux faussement en bataille, les yeux pénétrants, il la dévisageait, soulevant en elle un désir qu’elle n’avait pas ressenti depuis les années 90 quand elle s’était entichée de son prof de philosophie en première année de fac. Elle se sentit vaciller, les doigts crispés autour du cocktail qui venait d’atterrir sur le comptoir, créant un nouveau soutien auquel s’agripper.

Les joues empourprées, les mains moites, elle ne pouvait bredouiller un seul mot. Elle avait autant de vocabulaire que son tout-dernier. Son cerveau, hyperactif en toutes circonstances, de la perte d’un doudou, au rafistolage de chaussettes, frôlait maintenant le vide intersidéral. Elle était suspendue à ses lèvres charnues, d’où sortaient des sons qu’elle ne décryptait plus. Il était terriblement sexy, et affreusement jeune.

Elle eut un geste vers sa jupe bien trop courte qui s’entortillait vers sa culotte. La seule qui possédait encore son élastique. Elle se trouvait ridicule dans sa tenue prêtée par une amie qui n’y connaissait visiblement rien en physique. Si un 38 pouvait aisément se faufiler dans du 42, la réciproque n’était pas vraie. De toute évidence, son style vestimentaire s’était fait la malle en même temps que son mari, et son goût pour la mode avait été rangé au placard, entre deux manteaux de La Neige des Reines.

Elle avait honte de son allure : ne trouvant plus sa trousse de beauté, elle s’était rabattue sur le kit de maquillage rose bonbon de sa fille aînée. Elle devait ressembler à une Clodette défraîchie avec ses yeux brillants de bleu irisé et ses lèvres violacées. Lui ne devait même pas connaître Claude François. Elle se sentait vieille.

Il lui parlait pourtant. La musique, plutôt forte, le forçait à se pencher vers elle pour lui répéter à l’oreille ce qu’il venait de dire. L’odeur de son parfum parvenait à ses narines, véritable mélange entre force et sensualité. Tout son corps vibrait sous cette nouvelle fragrance, qui se détachait de l’odeur habituelle de l’odieux patchouli de sa bombe à chiottes. Tétanisée, elle fixait ses bottes, seules rescapées de son ancienne collection, blindées contre toutes les menaces, du vomi au lancer de LEGO. Elle ne touchait plus…

-terre ?

-Pardon ? Elle retrouvait enfin l’usage de la parole, et un semblant de dignité.

-Je parlais de la Floride où j’ai découvert ce cocktail, et vous demandais quel était votre endroit préféré sur terre ?

Elle réfléchit longuement, ses dernières vacances remontaient avant la naissance du

dernier, dans un camping vers Perpignan. Ca manquait d’exotisme.

-Les Maldives, dégaina-t-elle, dans un éclair de lucidité dans cette vague torpeur.

Good choice, si l’on oublie le plastique qui ravage les paysages. J’ai lu récemment que…

C’était déjà trop tard, son attention était détournée par la vigueur qui animait soudain ce corps si proche du sien. Déroutée par cette proximité avec un homme, qu’elle n’avait plus connue depuis le réveillon du travail, où un collègue un peu bourré, et sacrément chauve, l’avait pelotée, elle aurait acquiescé à tout, à la prolifération du plastique, à la catastrophe écologique, à tous les maux en “ique”. A mesure qu’il évoquait les pauvres tortues, elle plongeait plus encore dans des pensées tordues.

-Rappelez-vous bien de notre rencontre, one day, je serai président, et je protégerai notre planète, je serai le champion de la mer et même de la terre !

Elle revint à elle, sentant que le flot de paroles s’était interrompu. Il souriait, triomphant. Elle n’avait toujours rien dit de bien percutant.

-C’était un vrai plaisir de vous parler, je dois y aller ASAP, j’espère que l’on se reverra bientôt. Moi, c’est Emmanuel.

Il lui tendit un papier où il griffonna ce qu’elle imagina être un numéro de téléphone. Les jambes flageolantes, le coeur palpitant, elle n’avait pu bafouiller une réponse qu’il était déjà sorti du bar, vif comme l’éclair.

Tenant le bout de papier dans ses mains, frissonnant au contact de la texture sous ses doigts, Brigitte se prit à rêver du jeune Emmanuel, de sable et de cocotiers.

 

Consigne 11 : la nouvelle sentimentale. Respecter les codes du genre pour créer une histoire qui parle d’amour et de séduction.

Vous êtes-vous laissé séduire ?

 

6 commentaires sur « Sex on the beach »

  1. Super ! Tout a fait dans le genre sentimental comme j’aime avec ce qu’il faut d’adjectifs sur les odeurs, les sens en éveil… mais avec cette touche d’humour ; le périnée, la Claudette, la culotte à élastique, la peinture rupestre, j’adore !

    Aimé par 1 personne

  2. Bonjour Sabrina,

    Avec ton style, on n’est jamais déçu. Tu arrives toujours à me faire sourire , « Avec sa couleur décolorée et son périnée périmé » ou encore « Elle eut un geste vers sa jupe bien trop courte qui s’entortillait vers sa culotte. La seule qui possédait encore son élastique. » Tes métaphores sont drôles et justes. Un bon moment de lecture. Autre chose, j’
    aime bien ce nouveau template.

    Suzie Do

    Aimé par 1 personne

    1. Merci beaucoup Suzie, de prendre la peine de lire la nouvelle hors plate-forme ! Je suis heureuse de voir qu’elle t’a plu, ainsi que le template, dur d’en trouver un parfaitement à son goût ! Belle journée à toi ! Sabrina

      J'aime

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