Le prénom

-Oui, ça ne fait aucun doute, vous allez bientôt vous appeler Corinne !

– Pardon ? Excusez-moi, mais elle déconne pas un peu votre boule, on change pas de prénom comme ça !

– Je ne fais que transmettre ce que je vois !

– M’enfin, comment voulez-vous que je m’appelle Corinne, on m’a toujours appelée Sabrina, il y a sûrement une raison !

– Ecoutez, je lis pas le code civil, moi, mais le futur ! La boule est on ne peut plus catégorique !

Les cheveux moutonnant autour d’une paire de boucles d’oreilles aussi vieille que sa propriétaire, Madame Soleil-deux-points-zéro lisait mon illustre avenir dans une gigantesque boule électrique bleue reliée d’un côté à la paume de ma main, et de l’autre, à un ordinateur rutilant de nouveauté. Encore une admirable idée de ma tante. Elle connaissait la fille d’une amie « ​tu sais, Sofia, la petite, toute morose, comme toi » qui avait consulté, et qui en avait été toute métamorphosée. Après tout, on était dimanche, et comme tous les jours de la semaine, je m’ennuyais : j’avais donc franchi les portes de ladite roulotte, et de ma destinée.

Corinne ! Certes, j’ai toujours eu une relation conflictuelle avec mon prénom, mais, de là à en changer ! Comme tout le monde, j’ai eu mes périodes. L’enfance, où je voulais des noms qui claquaient, des diminutifs qui flambaient, c’était du Kim, du Jess, du Ripley, des prénoms légèrement inspirés par les films de nos étagères et les goûts de mon frère aîné. L’adolescence, où je haïssais mes parents d’avoir choisi ce prénom qui sentait la piscine chaude et les maillots rétrécis. J’étais née en 87, quelques mois AVANT ce tube planétaire qui a déferlé en Europe, et qui ose encore s’incruster dans nos soirées les plus ringardes. Dans les cours de récré, zones de coups bas, les références s’arrêtaient à la chanteuse de Boys Boys Boys ou à l’apprentie sorcière de la série. Exit Billy Wilder et Audrey Hepburn. A l’usure, j’avais toléré la comparaison, et pardonné mes parents.

Madame Sommeil pérorait : sa voix, détonnant mélange de rauque et de haut perché, se réduisait peu à peu en un filet mécanique et lointain.

Je la voyais. Corinne. Elle entretenait une magnifique chevelure et une relation intime avec son coiffeur, qu’elle tutoyait en confiant des histoires toujours amusantes sur l’état faussement catastrophique de son foyer. Elle riait en rapportant qu’elle avait encore une fois loupé son gâteau pour l’anniversaire de sa fille chérie Cerise. Les convives la rassuraient toujours, c’était la meilleure pâtissière du quartier. Corinne ne râterait jamais, comme elle, un cake où la seule compétence requise était de savoir casser des oeufs pour les ajouter à une pâte déjà toute faite par M. Alsa.

Corinne souriait tout le temps et détestait l’ombre même d’un conflit qu’elle écartait d’un geste bref. Son mari, Jacques, ou Marc, devait l’adorer, elle qui papillonnait de tâche en tâche avec la fluidité d’un corps élancé et tendu par les cours de hatha-yoga et de self-défense. Marc, ou Jacques, n’osait même sourciller si, par mégarde, la lessive avait déteint sur une chaussette de ping-pong rabougrie. Mais Corinne ne faillait point, jamais elle ne mélangerait, comme elle, un sarouel de Bali couleur azur, avec les polos blancs de travail de son mari. Corinne avait bien trop de classe : elle ne portait pas de sarouel, c’était d’une vulgarité sans nom, d’un mauvais goût sinistre. Corinne ne se trimballerait jamais elle, en pantalon de jogging, même pour épousseter une statuette de Thaïlande ​made in China.

Corinne était architecte bien sûr, ou bien avocate, ou un autre métier en A. Elle allait à son travail d’un pas assuré, établissant déjà la liste des priorités de la journée, tout en savourant un café noir, préparé avec du grain moulu éthique qui n’exploitait pas les populations locales pour le bien-être matinal de l’Occidental. Elle ne courait pas en enfilant un tailleur tâché sur le côté par les gouttes d’un amer café à peine buvable, dont on ne veut connaître les secrets de fabrication. Corinne avait réussi, elle prévisionnait ses futures vacances en tribu, où elle poserait à moitié nue près de Jacques, ou Marc, qui la regarderait avec cette dévotion si rare après 15 ans de vie commune. Corinne ne rentrerait pas le bide, elle, pour tenter d’engloutir dans un maillot une pièce, l’une, puis l’autre de ses fesses. Corinne se pâmait déjà devant les expositions qu’elle ne manquerait pas de parcourir, traînant Cerise par la main, et réexpliquant, toujours avec sa douceur doucereuse, qu’il ne faut pas toucher aux oeuvres d’art, pour respecter le travail méticuleux de chaque artiste. Bien sûr, Cerise, la fille de Corinne, comprenait le sens du mot méticuleux, du haut de ses 3 ans et 5 mois.

“Vous m’entendez ? Madame ?”

Sortie de ma torpeur, drapée de cette essence de Corinne qui flottait autour et en moi, je voyais les boucles d’oreille couleur rouille s’agiter sur la tête un peu hirsute de Madame Soleil-deux-points-zéro. Ses gestes étaient ridiculement grands pour un si petit corps avachi.

– Je suis vraiment désolée, c’est la première fois en trois mois de carrière, que ça m’arrive ! Va falloir que j’en parle à mon technicien, on peut pas faire confiance à ces machines, ça crée des interférences avec la voisine d’à côté ! Il va falloir remettre notre séance dans le futur, je ne vois pas d’autre solution à présent !

– Mais… et Corinne ?

– Oubliez Corinne, ça n’amène rien de bon un prénom pareil ! Et pis, c’est pas le nom qui importe, mais la personne !

Etourdie, chancelante, dépecée de cette Corinne dont je m’étais imprégné la présence, le port altier, la démarche, je sortais de la roulotte vieillotte, pas plus avancée qu’à mon arrivée, mais bien délestée de ma monnaie. Sa dernière phrase ne cessait de tournoyer. Madame Soleil-deux-points-zéro aurait peut-être dû se tourner vers la philosophie plutôt que la chiromancie, car, pour à peine 49,99 euros, elle m’avait rendu la vue ! Au diable Corinne et son sourire de dentifrice à la menthe poivrée, il était temps d’être enfin moi, Sabrina, sans silicone, sans baguette, sans Bogart et sans crainte ! Et de retourner chez le coiffeur.

 

Consigne 2 : l’auto-fiction. Partir de soi pour inventer des événements, un récit. Romancer en quelque sorte, notre propre vie. Et vous, qu’auriez-vous aimé être ?

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