La Lionne et le Matador

Le Matador souriait. La bête, plus si sauvage, capitulait.

L’arène frémissait, accrochée aux derniers instants de cette mort proclamée.

Fallait se rendre à l’évidence, elle était coincée, cernée : un animal.

Le souffle court, elle attendait. Étourdie, troublée, elle pantelait. Elle s’était démenée tout du long, mais cette fois, elle ne pouvait gagner. La bataille avait été épuisante, ardue, et sous les applaudissements d’une audience prise entre la fierté et les larmes, elle rendait les armes. Elle le sentait. Sous les bannières colorées, c’était son grand final.

Elle avait suivi les tourbillons de ces mains qui se tendaient,  écouté les carillons d’une fête qui se consumait déjà, au milieu de ces invités hagards, qui n’étaient pas là par hasard. Ils étaient aux premières loges, pour assister au débat forcené qui se tramait en elle, goûter à la saveur de la désespérance, boire au suc de son errance.

La défaite, la déroute, la débâcle, le désatre quoi.

Ils frissonnaient devant ce spectacle lancinant, cet échec cuisant, s’inclinaient eux aussi face à ce Mastodonte, qui se gaussait de son jeune âge, qui lui avait fait miroiter, de ses voiles pourpres et opaques, l’illusion d’une issue différente.

L’air frais lui hérissait les poils, le soleil pénétrait maintenant sur sa peau, faisant étinceler son tatouage, son identité marquée au fer, pour la postérité. Les échos de la foule lui parvenaient péniblement. Attroupés autour de la scène, comme happés par la démonstration de sa souffrance, hypnotisés par ses pénibles râles.

Elle ruminait : à quoi bon toute cette assistance, si à la fin, personne ne l’assistait ?

Sa puissance s’étiolait devant l’impuissance générale, un pauvre pantin bariolé.

Sa chair tout entière irradiait, embrasant ses muscles fatigués par la lutte et ce sort qui s’obstine.

Ecrasée par la douleur qui lui piquait le corps, elle ne bougeait plus une oreille. On s’était manifestement acharné. Comment aurait-elle pu se défendre, cette brute au coeur tendre, devant ce Monstre sans scrupule, qui se délecte à arracher la vie, pour sa gloire personnelle, juste pour faire parler de lui !

Le vent tournait, on louait maintenant son courage, on vantait sa prestance et ses mérites, on suivait un certain rite, le tout brillamment articulé.

Le Matador s’esclaffait. Son ego gonflait.

On l’encensait, elle faiblissait, on compatissait, elle pâtissait.

Pour elle, plus rien n’avait d’importance, ni la terre sous son poids, ni le temps contre son pouls.

Devant elle défilaient des souvenirs d’un temps heureux, à se rouler dans l’herbe, à jouer avec ses consoeurs, dans l’insouciance la plus complète. La liberté.

Affalée, elle puisa dans ses dernières forces pour observer cette jolie masse autour d’elle. Et pardonner. Apaisée.

Au beau milieu de la nuit, assis par terre, la télécommande à la main, la frimousse indécise, le petit garçon ne pouvait détacher son regard de l’écran, et du torero triomphant. Les yeux embrumés se mirent à pétiller. Il avait compris !

Moi, ma maman m’a toujours dit que mon nom de famille, ça voulait dire vachette.

Ben, le cancer, c’est comme une corrida. Et la vachette, elle a pas de chance. Parce que le matador, il est trop fort.

Même si ma maman, c’était plutôt une lionne.

Pis, toute façon, j’m’en fiche, j’aime pas les corridas.

Reprenant sa couette d’un air décidé, il éteignit la télévision. L’obscurité envahit la pièce.

A ma cousine.

 

Consigne 6 : construire l’intrigue de son histoire, comprendre les enjeux de la préparation du texte avant le passage à l’acte.

 

3 commentaires sur « La Lionne et le Matador »

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