Inadaptée

Inadaptée qu’ils m’ont dit ! I-na-dap-tée ! Fallait me frotter les mirettes pour en croire mes oreilles ! Inadaptée, moi ! Comment ont-ils osé me coller cette affreuse étiquette, après tous ces efforts ! Et cette lettre, carrée, odieuse, atroce, rosâtre : “​D’après notre CAPAC, la Charte des Adaptés Prouvés et Assurément Certifiés, vous ne correspondez aucunement à aucune catégorie d’Adaptés possibles, il va falloir vous adapter à cette situation.”

Si la circonstance n’était pas si désastreuse pour ma petite personne, j’en rirais presque, accoutrée dans mon pyjama, ridiculement caché par un manteau passé à la va-vite. Le téléphone avait sonné, mes résultats m’attendaient au cabinet. Et moi qui m’étais précipitée, et qui avais failli rentrer dans un camion -quelle idée de livrer les légumes le matin-, qui n’avais pas pris le temps de lacer mes chaussures ni de dompter ma chevelure, tout ça pour rien : le couperet était tombé, et avec, tranchés sec comme du beau bois, tous mes espoirs d’un avenir chatoyant. 30 ans de mon amère existence passés à écumer les moindres astuces pour tenter de m’adapter, pour faire partie de leur cercle très prisé ! Ruinés ! Assassinés en une phrase ! Si j’avais su, je n’aurais pas mis de veste. Ils auraient vu comment ça s’habille, une inadaptée! Qu’est-ce que j’en ai feuilleté pourtant, des magazines, pour m’abreuver de conseils emplis de sagesse, farfouillé des boutiques, pour chiner des articles truffés de promesses, fureté, des sites, pour suivre leurs prêtresses ! Avec quel espoir m’étais-je enfouie dans ces brèches pour atteindre ce valeureux but ! Avec quelle froideur et cynisme m’avaient-ils évincée, en tout juste 28 mots !

Ah vous riez, vous tous qui êtes si bien adaptés, vous n’avez aucune idée de ce que ça fait, de ne pas savoir s’adapter. Pour vous, la vie vous est bien aise, vous flottez dans ce magma grotesque avec l’agilité d’une salmonelle ! Les métaphores vous tombent dessus comme la pluie au mois de Mars, et vous n’emploieriez pas salmonelle et agilité dans la même phrase. J’aurais tout cédé, pour savoir que dire et que faire, j’en ai testé des remèdes pharmaceutiques et envisagé, des méthodes moins catholiques ! Aujourd’hui, 9h34, la CAPAC avait acté : je n’étais pas une Adaptée.

La première fois que cette idée effroyable de ne pas l’être m’effleurait l’esprit, je devais avoir huit ans, et ma meilleure amie s’émerveillait devant un nourrisson qu’elle jugeait absolument adorable, et que je trouvais totalement insignifiant et fripé. Pour tout dire, un poisson pané m’aurait fait plus grand effet. L’observant observer le nouveau-né, je prenais en note l’ampleur du gouffre qui nous séparait, et l’attirail de réactions qu’il engendrait. Elle gazouillait, elle s’extasiait, elle piapiatait, elle s’exclamait, elle babillait. Ce nouveau langage auquel elle recourait d’une manière qui me semblait surnaturelle, ne pouvait jaillir que d’un corps et d’un esprit parfaitement adaptés. Il me fallait l’imiter. Et je commençais alors, prétendant moi aussi répondre à des mécanismes complètement innés, à babiller, m’exclamer, piapiater, m’extasier, gazouiller.

Plus tard, après une lisse scolarité où, suivant soigneusement le protocole, je paraissais tout à fait adaptée, le destin me rattrapait à nouveau, à l’heure où mon entourage entrait dans l’ère de la stabilité, je préférais m’installer dans l’insécurité, je voyageais, sans but ni relâche J’avais bien essayé de continuer dans cette voie qu’empruntaient tous les Adaptés ; je m’étais pourvue d’un toit douillet, et d’un chat tout soyeux, j’avais installé une plante dans l’entrée et un kiosque à journaux dans les cabinets… Rien n’y faisait, ma nature me tourmentait et me rappelait à ma supercherie, s’amusant de mes efforts et me torturant à l’envi. ​Prétends de tout ton soûl, tu ne duperas jamais la foule !

Mais je ne désespérais pas. Bien sûr que les choses allaient rentrer dans l’ordre, on ne pouvait pas rester comme ça, inadaptée toute sa vie ! Les effets s’atténueraient, les idées se tasseraient, et les envies, s’émousser ! Effrayée à l’idée d’échouer, avide de m’acclimater, j’épluchais les potins sur Clover, étais fidèle au poste de télévision, ne modérais pas ma consommation, m’engouffrais dans la nationale éducation et prétendais aimer Terry Radisson ! Je m’obstinais contre ma destinée. Pourquoi fallait-il que cela tombe sur ma pomme alors qu’il y avait autour de moi tant d’inaptes non déclarés fiers, et heureux de le rester ? Qu’allais-je faire de ma poire maintenant que la vérité s’étalait sur le papier, que tous les Adaptés n’oseraient plus même, me renifler ?

Inadaptée ? Alors que j’avais lu les “7 méthodes pour être adaptée”, “La magie de l’adaptation”, “Adaptez-vous aujourd’hui, pas demain !” ? Que je m’étais farcie tous les webinaires de l’éminent dr Fourretoux, spécialiste en adaptabilité physio-synthétique ? Seule, devant ce Haut cabinet des Hauts responsables de la Haute académie des Adaptés, bille en tête et lettre en main, je fulminais contre cette sanction sans appel, ce verdict sans pitié. Je trépignais de honte et de colère, je voulais faire exploser ma rage et les loquets de leur foutue porte, pour leur montrer qu’ils avaient tort, que j’étais bien une Adaptée ! Toutes ces années gâchées à tenter de rentrer dans le moule, pour avoir envie de pleurer comme une madeleine, quel comble.

Aveuglée par mes larmes frémissantes, dans un geste désespéré, j’allais tambouriner contre l’implacable porte lorsque sortit soudain un homme, menu, barbu, perdu. Le choc fut rude, sa malette vola dans les airs. ​Encore un Adapté, un de ces arrivistes sans-scrupulistes ! Ce n’était pas le jour pour se frotter à une Inadaptée ! M’apprêtant à lui offrir un échantillon de la vaste étendue de mes connaissances en ornithologie, je m’arrêtai sur le porte-documents qui s’était ouvert dans la collision, révélant le contenu épars de son ahuri propriétaire. On voyait le bout d’une lettre, carrée, odieuse, atroce, rosâtre.

 

Consigne  : la nouvelle autobiographique. Ecrire un peu de soi, trouver le bon dosage. Et vous, qu’auriez-vous dit de vous-même ? 

 

Un commentaire sur « Inadaptée »

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s